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Édito

Allemagne : quand l’Histoire recommence à rimer avec 1933

En Saxe-Anhalt, l’AfD a remporté les élections régionales avec 43,8 % des voix. L’Allemagne n’est pas revenue en 1933, mais les mécanismes qui ont conduit au pire réapparaissent : colère sociale détournée, peurs exploitées, boucs émissaires et banalisation de la haine. Cette fois, personne ne pourra dire qu’il ne savait pas.

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Ce week-end, l’Histoire ne s’est pas répétée à l’identique. Mais elle a terriblement commencé à rimer avec 1933.

En Saxe-Anhalt, dans l’est de l’Allemagne, l’AfD vient de remporter les élections régionales avec 43,8 % des voix. Quarante-trois virgule huit pour cent. Presque un électeur sur deux.

Avec 39 sièges sur 83, l’extrême droite passe tout près de la majorité absolue. Elle ne gouvernera peut-être pas immédiatement. Des alliances peuvent encore lui barrer la route. Mais se rassurer uniquement avec cela serait une grave erreur.

Car le résultat est là.

Un parti d’extrême droite, nourri par le rejet des étrangers, la peur de l’immigration et la désignation permanente de boucs émissaires, vient de devenir de très loin la première force politique d’une région allemande.

Ce n’est plus un avertissement lointain. Ce n’est plus une mauvaise enquête d’opinion que l’on pourra oublier au prochain journal télévisé. Ce sont des bulletins déposés dans les urnes. Ce sont des sièges dans un parlement. C’est une force politique qui se rapproche concrètement du pouvoir.

L’Histoire ne commence jamais le jour où tout bascule

Comparer notre époque à 1933 dérange. On nous répondra que les situations ne sont pas identiques. Et c’est vrai.

L’Allemagne actuelle n’est pas la République de Weimar. Ses institutions sont plus solides. Sa justice fonctionne encore. Les contre-pouvoirs existent. La société civile se mobilise. L’AfD n’est pas juridiquement le parti nazi et l’Allemagne n’est pas encore devenue une dictature.

Mais ce n’est pas une raison pour détourner le regard.

Car 1933 n’est pas tombé du ciel.

Avant la prise du pouvoir, il y eut des années de colère sociale. Des crises économiques. Une population inquiète pour son avenir. Une démocratie de plus en plus contestée. Des responsables politiques incapables de répondre à la souffrance autrement qu’avec des discours, des économies et des promesses non tenues.

Il y eut aussi la peur, soigneusement entretenue.

Il y eut des boucs émissaires désignés comme responsables de tous les problèmes. Des discours haineux répétés jusqu’à devenir presque ordinaires. Des mensonges transformés en vérités à force d’être martelés. Des personnes que l’on a progressivement cessé de regarder comme des êtres humains.

Et il y eut surtout cette illusion : croire qu’une extrême droite arrivée par les urnes respecterait forcément les limites de la démocratie.

Les mêmes colères sociales détournées

Les gens ne se réveillent pas un matin en décidant soudainement de devenir racistes ou autoritaires.

Ils ont peur de perdre leur emploi. Ils n’arrivent plus à payer leur logement, leur énergie ou leurs courses. Ils ont le sentiment d’être abandonnés, méprisés et de ne plus être entendus. Ils ne croient plus aux promesses de celles et ceux qui gouvernent depuis des années.

Cette colère est réelle. Elle est souvent légitime.

Mais au lieu de la diriger vers les véritables responsables des inégalités, l’extrême droite la détourne.

Elle montre du doigt l’étranger, le réfugié, le musulman, la personne pauvre ou celle qui serait prétendument différente. Elle construit un ennemi plus fragile, plus visible et plus facile à attaquer. Elle fait croire que retirer des droits aux autres rendra leur dignité à celles et ceux qui souffrent.

C’est un mensonge ancien. Mais c’est un mensonge qui fonctionne lorsque la démocratie abandonne le terrain social.

L’extrême droite ne remplit pas seulement un vide politique. Elle s’installe dans les blessures laissées ouvertes par les gouvernements successifs.

La banalisation prépare toujours le terrain

Le plus inquiétant n’est pas seulement le score de l’AfD.

Le plus inquiétant, c’est tout ce qui a permis à ce résultat de devenir possible.

Pendant des années, certains ont minimisé. On nous a expliqué qu’il ne fallait pas exagérer, que ces partis finiraient par se calmer, qu’ils seraient obligés de devenir respectables en s’approchant du pouvoir.

Pendant ce temps, leurs mots ont envahi le débat public.

Des idées autrefois considérées comme indignes sont devenues des sujets de discussion ordinaires. Les partis traditionnels ont parfois repris le vocabulaire, les obsessions et les thèmes de l’extrême droite, pensant récupérer ses électeurs.

Mais on ne combat pas l’extrême droite en parlant comme elle.

On ne fait que lui donner raison.

Lorsqu’un parti démocratique reprend ses mots, l’électeur préfère souvent l’original à la copie. Et chaque concession déplace un peu plus la limite de ce qui devient acceptable.

Aujourd’hui, l’AfD récolte ce que d’autres ont contribué à banaliser.

Arriver par les urnes ne garantit rien

Il faut rappeler une vérité simple : accéder démocratiquement au pouvoir ne signifie pas que l’on gouvernera démocratiquement.

Les urnes peuvent ouvrir la porte à celles et ceux qui chercheront ensuite à les vider de leur sens.

Une démocratie ne disparaît pas toujours dans le bruit des bottes. Elle peut être démantelée morceau par morceau : une liberté attaquée, une minorité désignée, une presse intimidée, une association privée de moyens, un juge contesté, un opposant présenté comme un ennemi de la nation.

Puis un autre droit disparaît.

Et encore un autre.

Jusqu’au jour où l’on découvre que les institutions existent toujours sur le papier, mais qu’elles ne protègent plus personne.

C’est cela que l’Histoire devrait nous apprendre. Le danger ne se présente pas toujours en annonçant clairement ce qu’il est. Il avance souvent avec un bulletin de vote dans une main et une victime désignée dans l’autre.

Ne faisons pas porter toute la responsabilité aux électeurs

Dénoncer l’extrême droite ne suffit pas.

Il faut aussi comprendre pourquoi elle progresse.

Traiter près de 44 % des électeurs d’idiots ou de monstres ne les fera pas revenir vers la démocratie. Mais comprendre leur colère ne signifie pas excuser leur choix. La souffrance sociale ne peut jamais justifier le racisme, la haine ou la suppression des droits d’autrui.

Les partis démocratiques portent également une responsabilité.

Quand ils ferment des services publics, précarisent le travail, abandonnent des territoires, réduisent les protections sociales et donnent l’impression que seules les plus grandes fortunes seront toujours protégées, ils fabriquent du désespoir.

Et le désespoir est le carburant préféré de l’extrême droite.

La réponse ne peut donc pas être uniquement morale. Elle doit aussi être sociale.

Il faut rendre aux gens la sécurité, la dignité et la possibilité de croire à nouveau en un avenir commun. Il faut écouter les colères avant qu’elles soient capturées par ceux qui les transformeront en haine.

Cette fois, nous savons

Nous savons ce que produit la désignation permanente de boucs émissaires.

Nous savons ce qui arrive lorsqu’une société s’habitue à entendre que certaines personnes seraient moins humaines, moins légitimes ou moins dignes de vivre parmi nous.

Nous savons où peuvent conduire le silence, la peur et l’indifférence.

Ce week-end, l’Allemagne n’est pas revenue en 1933.

Mais certains mécanismes qui ont conduit au pire sont à nouveau devant nous : les mêmes colères sociales détournées, les mêmes peurs exploitées, les mêmes boucs émissaires désignés et cette même illusion dangereuse qu’une extrême droite arrivée par les urnes restera forcément enfermée dans les limites de la démocratie.

Nous ne pouvons pas attendre qu’il soit trop tard pour trouver le courage de réagir.

Résister aujourd’hui, c’est défendre la démocratie avant qu’elle ne soit vidée de l’intérieur. C’est combattre le racisme partout où il se banalise. C’est refuser que la pauvreté et l’abandon deviennent des armes entre les mains de ceux qui veulent diviser.

C’est aussi rappeler que derrière chaque origine, chaque religion, chaque parcours et chaque frontière, il y a des êtres humains.

Ce week-end, l’Histoire ne s’est pas répétée à l’identique. Mais elle a terriblement commencé à rimer avec 1933.

Cette fois, personne ne pourra dire qu’il ne savait pas.

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