Dehors, des humains rappellent qu’ils ne sont pas des numéros
Ce jeudi 10 septembre, Radio Solidarité a installé ses micros au cœur d’une action de désobéissance civile pacifique portée par le Réseau wallon de lutte contre la pauvreté et ses partenaires. Pendant que les 50 ans de la loi organique des CPAS étaient célébrés à l’intérieur du Business Village Ecolys, dehors, des femmes et des hommes formaient un tapis humain. Sur eux, des numéros de dossier. Derrière ces numéros : des vies, des parcours, des colères, mais aussi une volonté très claire de rester debout.
Il y avait quelque chose de saisissant dans l’image.
Des personnes couchées au sol, sur des cartons, des couvertures, des sacs de couchage. Autour du cou, un numéro. Pas un matricule choisi au hasard pour faire joli sur une photo : le symbole de ce que beaucoup disent ressentir lorsqu’ils poussent la porte d’une institution et que leur histoire finit par tenir dans un dossier.
Et puis, juste à côté, les invités du congrès qui arrivent.
Pour entrer, il faut contourner ces corps.
C’était précisément le but.
« Des noces d’or pour qui ? »
Christine Mahy, secrétaire générale et politique du Réseau wallon de lutte contre la pauvreté, l’explique au micro de Radio Solidarité : les personnes réunies à l’intérieur vont parler de pauvreté, d’ayants droit, de familles, d’étudiants, d’enfants, de personnes en difficulté. Le tapis humain est là pour leur rappeler que derrière tous ces mots, « ce ne sont pas des numéros de dossiers ».
Cinquante ans, ce sont normalement des noces d’or.
Mais dehors, la question revient :
des noces d’or pour qui ?
Pour Christine Mahy, difficile de parler de fête lorsque les personnes les plus fragiles voient leurs droits et leurs revenus se resserrer.
« Pour nous, c’est une défaite. »
Elle rappelle aussi l’espoir qui accompagnait la loi organique des CPAS à sa naissance : placer chaque personne dans des conditions conformes à la dignité humaine et faire du travail social un véritable accompagnement vers les droits. Cinquante ans plus tard, son constat est sévère : les conditions, les contraintes, les sanctions et les exclusions se sont accumulées.
Et derrière les grandes réformes, il y a quelque chose de beaucoup plus concret : la vie quotidienne.
Un CPAS devrait être un endroit où l’on peut encore raconter sa vie
C’est probablement l’un des fils rouges de cette émission.
Nous avons beaucoup parlé des CPAS. Mais très vite, une nuance essentielle s’est imposée : il ne s’agissait pas de désigner les assistants sociaux comme responsables de tout ce qui ne fonctionne plus.
Au contraire.
Plusieurs intervenants ont parlé de professionnels qui ont choisi ce métier pour accompagner, écouter, chercher des solutions, et qui se retrouvent eux-mêmes enfermés dans toujours plus de procédures.
Sarah Stephens, directrice de l’ASBL Form’Anim, le dit sans détour :
« Ils ont fait leurs études pour aider les gens, pour les soutenir, pour les accompagner dans leur parcours. »
Elle estime qu’aujourd’hui certains travailleurs sociaux sont eux-mêmes malmenés par un système qui réduit progressivement leur marge de manœuvre.
Stéphanie Petit, du 1718 Urgence sociale, va dans le même sens.
Pour elle, il faut remettre l’humain au centre, parce que derrière chaque dossier existe « un parcours de vie ».
Et elle résume en quelques mots ce que devrait rester le CPAS :
« Un lieu d’accompagnement, d’émancipation et non un lieu de contrôle. »
Cette phrase mérite qu’on s’y arrête.
Parce qu’elle vient d’une professionnelle du social.
Parce qu’elle rappelle aussi quelque chose de très simple : accompagner quelqu’un ne consiste pas seulement à vérifier s’il a rempli la bonne case.
Cela commence par l’écouter.
« C’est la base du travail social, c’est l’écoute et partir de la demande de la personne et être à l’écoute de ses besoins. »
« Aujourd’hui, ils ne sont plus des personnes, ils sont des numéros »
Au fil des rencontres, une autre réalité apparaît : le sentiment de devoir constamment prouver que l’on mérite d’être aidé.
Prouver ses revenus.
Prouver ses dépenses.
Prouver sa situation.
Raconter encore une fois son parcours.
Apporter encore un document.
Justifier encore.
Sarah Stephens décrit des personnes qui arrivent dans les associations avec le sentiment d’être déconsidérées :
« Aujourd’hui, ils ne sont plus des personnes, ils sont des numéros. »
Stéphanie Petit évoque, elle, une logique qui s’inverse : des personnes qui ont parfois des parcours extrêmement difficiles doivent démontrer qu’elles « méritent » l’aide qu’elles sollicitent. Elle parle également du vécu intrusif de certaines démarches et du risque de non-recours aux droits lorsque pousser la porte d’une institution devient trop difficile.
Et pourtant, derrière chaque extrait de compte, chaque formulaire et chaque numéro national, il reste quelqu’un.
Quelqu’un qui peut avoir perdu son emploi.
Quelqu’un qui élève seul ses enfants.
Quelqu’un qui ne trouve plus de logement.
Quelqu’un qui ne sait pas lire un courrier administratif.
Quelqu’un qui travaille mais n’arrive plus à joindre les deux bouts.
Quelqu’un qui, un matin, peut simplement avoir besoin d’aide.
« L’ayant droit, ça pourrait être nous »
C’est peut-être l’une des phrases les plus importantes entendues pendant ce direct.
Sarah Stephens nous l’a rappelé :
« L’ayant droit, ça pourrait être nous. »
Un accident, une séparation, une maladie, la perte d’un emploi, un loyer devenu impossible à payer… Personne n’a reçu la garantie que sa vie suivrait éternellement le chemin prévu.
Et elle poursuit :
« Peut-être un jour, ce sera moi, peut-être un jour, ce sera vous, peut-être un jour, ce sera nous. »
Défendre les droits de celles et ceux qui ont besoin de la solidarité collective, explique-t-elle, c’est donc aussi défendre nos propres droits et le modèle de société auquel nous tenons.
Voilà qui change quelque peu le regard.
Il n’y a plus « eux » d’un côté et « nous » de l’autre.
Il y a des êtres humains dont les trajectoires peuvent basculer.
Le premier droit, c’est peut-être de connaître ses droits
Le responsable de Lire et Écrire rencontré pendant l’émission nous a rappelé une autre réalité souvent oubliée : en Belgique, en 2026, tout le monde ne maîtrise pas la lecture et l’écriture ou ne dispose pas des compétences nécessaires pour comprendre les démarches de la vie quotidienne.
Imaginez alors un courrier administratif.
Une décision.
Un recours.
Un formulaire numérique.
Une procédure qui change.
Un délai à respecter.
Lorsque l’accès aux droits devient complexe, ceux qui maîtrisent le moins les codes administratifs risquent d’être les premiers à passer à côté.
C’est exactement ce que constate également un représentant du Miroir Vagabond : certaines personnes doivent déjà connaître leurs droits avant même de les demander. Selon son témoignage, les associations passent de plus en plus de temps à expliquer ces droits et à accompagner les personnes pour qu’ils soient effectivement activés.
Cela pose une question toute simple :
à quoi sert un droit si celui qui peut en bénéficier ignore son existence ou n’arrive pas à y accéder ?
« Réaliser les droits »
Caroline, du BAPN, est venue avec un numéro autour du cou, comme les autres participants.
Mais son message ne tient justement pas dans un numéro.
Elle insiste sur la nécessité d’écouter les personnes directement concernées et de partir de l’expérience du terrain.
Puis, au moment de terminer l’entretien, quelques mots :
« Réaliser les droits. »
Et elle ajoute :
« Ce n’est pas seulement bien pour les gens, mais c’est bien pour la société et pour nous tous. Il ne faut pas individualiser les problèmes, mais attaquer les causes structurelles. »
Voilà probablement l’un des enseignements de cette journée.
La pauvreté ne peut pas être racontée uniquement à travers des tableaux Excel, des budgets et des catégories administratives.
Elle se raconte aussi par une boîte à tartines vide.
Par un logement qu’on ne trouve plus.
Par une facture que l’on repousse.
Par quelqu’un qui renonce à demander une aide parce qu’il n’en peut plus de raconter sa vie.
Et aussi par un assistant social qui voudrait consacrer davantage de temps à écouter plutôt qu’à remplir des documents.
Dehors, ils étaient couchés. Mais leurs paroles étaient debout.
C’est finalement cette image que nous garderons.
Des femmes et des hommes couchés devant l’entrée d’un congrès.
Il fallait les contourner.
Impossible, pendant quelques secondes au moins, de faire comme s’ils n’existaient pas.
Et c’était peut-être exactement cela, le message.
Vous allez parler de nous ? Alors regardez-nous.
Vous allez décider pour nous ? Alors écoutez-nous.
Vous allez ouvrir nos dossiers ? Alors souvenez-vous qu’il y a une vie à l’intérieur.
Radio Solidarité était présente aux côtés du RWLP, des associations, des travailleurs du social et des personnes concernées pour faire ce que nous essayons de faire depuis le début : ouvrir le micro.
Pas pour parler à leur place.
Pour entendre leur parole.
Cinquante ans après la loi organique des CPAS, la question posée devant Ecolys dépasse finalement largement l’anniversaire d’une institution.
Quelle place voulons-nous encore donner à la dignité humaine dans notre système de solidarité ?
Une chose, en tout cas, a été répétée pendant toute cette émission :
Ils ne sont pas des numéros de dossier.
Ce sont des humains.
Avec une histoire.
Avec une voix.
Et avec des droits.
Une émission enregistrée au cœur de l’action
Cette émission a été réalisée et enregistrée en direct, au cœur même de l’action, dans des conditions très différentes de celles d’un studio.
Entre les prises de parole, les déplacements, les discussions et toute l’ambiance autour de notre studio mobile, la qualité sonore n’est malheureusement pas toujours au rendez-vous. Certains passages peuvent présenter des variations de volume, des bruits ambiants ou être moins confortables à l’écoute.
Nous nous efforçons néanmoins de vous proposer la meilleure qualité possible, tout en conservant l’authenticité de ce direct et des paroles recueillies sur place.
Merci pour votre compréhension et votre écoute.