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✎ Édito

Depuis quand avons-nous accepté l’inacceptable ?

On regarde les images de Gaza, on entend parler de pauvreté, de racisme et de violences policières. Puis la journée reprend. Dans cet édito, Laurent Frémal se demande à quel moment nous avons commencé à trouver l’inacceptable presque normal.

Radio Solidarité

Je ne sais pas vous, mais moi, il y a des moments où j’arrête de faire défiler les nouvelles sur mon téléphone. Je reste devant une image et je me demande comment on peut encore passer à la suivante.

Et puis je le fais quand même. Le travail reprend, le téléphone sonne, il faut préparer la journée. C’est justement ça qui me fait peur : la place que l’horreur finit par prendre dans notre quotidien.

Depuis quand avons-nous accepté l’inacceptable ?

À Gaza, on voit des familles chercher un endroit où dormir, de quoi manger, de quoi soigner leurs enfants. On apprend que des proches ont été tués. Une commission d’enquête indépendante de l’ONU a conclu qu’Israël y a commis un génocide. Je sais que ce mot dérange. Ce qui me dérange davantage, c’est qu’on puisse entendre tout cela et reprendre tranquillement la conversation comme si de rien n’était.

Et ici, chez nous ? Plus de 1,9 million de personnes étaient exposées au risque de pauvreté ou d’exclusion sociale en Belgique en 2025. On connaît la formule. On l’a tellement entendue qu’on risque d’oublier ce qu’elle raconte : ouvrir son compte avant d’entrer dans un magasin, choisir quelle facture attendra, dire à un enfant « pas cette fois » alors qu’il ne demande presque rien. On devrait trouver cela insupportable. On finit parfois par appeler ça « la situation ».

Quand une personne raconte un contrôle humiliant ou des violences policières, combien de temps lui laisse-t-on avant de chercher une raison de ne pas la croire ? Quand une personne subit le racisme, pourquoi faut-il encore qu’elle prouve qu’elle n’a pas mal compris, qu’elle n’exagère pas, qu’elle n’est pas « trop sensible » ?

L’extrême droite profite de cette fatigue. Elle répète que certains seraient responsables de tous les problèmes. Elle désigne des gens, encore et encore, jusqu’à ce que les mots paraissent familiers. Et quand les mots deviennent familiers, les idées trouvent plus facilement leur place. Le fascisme ne commence pas le jour où tout le monde se dit fasciste. Il avance aussi quand on laisse passer ce qui aurait dû nous faire réagir.

Je ne vais pas vous dire qu’il suffit d’un édito pour changer le monde. Ce serait trop facile. Moi aussi, il m’arrive de me sentir impuissant. Mais je crois qu’on peut au moins refuser ce glissement. Écouter quelqu’un sans chercher tout de suite à le contredire. Ne pas laisser passer une parole raciste à table ou au travail. Soutenir une association, une mobilisation, une personne qui ose témoigner. Continuer à parler de Gaza quand les caméras regardent ailleurs. Continuer à parler de pauvreté après la journée consacrée à la pauvreté.

C’est aussi pour cela que nous faisons Radio Solidarité. Pour laisser une place à des voix qu’on entend trop peu, et pour ne pas nous habituer à ce qu’elles racontent.

Alors je vous pose la question, et je me la pose aussi : depuis quand avons-nous accepté l’inacceptable ?

On peut encore décider de ne plus le laisser passer.

Laurent Frémal — Radio Solidarité

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