À Namur, le 15 octobre, Radio Solidarité a donné la parole à Greenpeace et au Réseau wallon pour l’accès durable à l’énergie (RWADE). Dans notre studio mobile installé place d’Armes, nous avons parlé de factures qui explosent, de familles qui n’osent plus allumer le chauffage, de profits pétroliers et de décisions politiques qui inquiètent. Un échange qui pose une question toute simple : en 2026, comment peut-on encore devoir choisir entre se chauffer et payer ses autres factures ?
Des familles qui comptent les degrés avant d’allumer le chauffage
On connaît tous cette petite phrase : « Mets un pull, on ne va pas encore allumer le chauffage ! »
Mais pour certaines familles, ce n’est plus une plaisanterie. C’est devenu une manière de vivre. On baisse le thermostat de quelques degrés, on ajoute une couverture, on attend encore quelques jours avant de rallumer la chaudière. Et quand la facture arrive, on croise les doigts.
Ce 15 octobre, dans le cadre de la journée de mobilisation organisée à Namur par le Réseau wallon de lutte contre la pauvreté (RWLP), nous avons abordé cette réalité avec deux invitées : Aïda, du RWADE, et Élodie, de Greenpeace.
Le thème de cette journée était la méritocratie. Cette idée selon laquelle chacun pourrait réussir à condition de faire suffisamment d’efforts.
Mais comment parler de mérite à une personne qui travaille, paie ses factures, fait attention à sa consommation et n’arrive pourtant plus à chauffer correctement son logement ?
Aïda le rappelle au micro : dans son travail, elle rencontre des personnes qui ont fait tout ce qu’on leur demandait, qui tentent de faire respecter leurs droits, mais qui n’y arrivent pas.
Pendant ce temps, les fournisseurs d’énergie continuent de réaliser des bénéfices, parfois considérables.
Payer avant de consommer : le retour inquiétant du prépaiement
Parmi les préoccupations soulevées pendant notre entretien, il y a le possible retour du prépaiement en Wallonie.
Le principe est simple : pour avoir de l’électricité ou du gaz, il faut d’abord recharger son compteur.
Mais que se passe-t-il quand on n’a plus d’argent pour le recharger ?
On n’a plus d’énergie.
Pour le RWADE, ce système fait peser sur les ménages la responsabilité de difficultés qui dépassent largement leurs choix individuels. Une famille ne décide pas du prix du gaz sur les marchés internationaux. Un locataire ne choisit pas toujours l’isolation de son logement. Et une personne qui peine à terminer le mois ne peut pas, du jour au lendemain, financer une rénovation énergétique.
Aïda s’inquiète également d’un possible assouplissement des règles permettant les coupures d’énergie.
Derrière ces décisions techniques, il y a des conséquences très concrètes pour les personnes qui vivent déjà avec peu.
Des profits pétroliers pendant que les ménages paient la facture
Élodie, de Greenpeace, est revenue sur les bénéfices réalisés par les grandes compagnies pétrolières.
Elle cite notamment TotalEnergies et ExxonMobil, dont les activités profiteraient, selon les chiffres avancés par Greenpeace lors de notre entretien, de surprofits atteignant 24 millions d’euros par jour en Belgique.
Ces chiffres et estimations sont ceux présentés par notre invitée.
Nous lui avons posé une question qui mérite d’être entendue : comment expliquer que des entreprises annoncent des bénéfices importants alors qu’elles justifient les hausses de prix par les crises internationales et les difficultés d’approvisionnement ?
Élodie explique que les perturbations du marché mondial font grimper les prix de vente, sans que les coûts supportés par les entreprises augmentent nécessairement dans les mêmes proportions. Elle évoque également la hausse des marges dans le raffinage.
Et ce sont les consommateurs qui paient.
Selon les estimations qu’elle présente, un ménage se chauffant au mazout pourrait devoir débourser environ 830 euros supplémentaires par rapport à l’année précédente. Pour le gaz, elle évoque une hausse de 500 à 600 euros, sur la base des prix observés au moment de l’entretien.
Des montants qui peuvent représenter plusieurs semaines de courses pour une famille.
Greenpeace et le RWADE défendent une taxation des surprofits, notamment à l’échelle européenne, afin de financer des mesures de protection des ménages.
La transition énergétique, oui. Mais avec quels moyens ?
Personne ne peut ignorer les conséquences du dérèglement climatique. Les canicules, les logements qui deviennent invivables en été, la dépendance au pétrole et au gaz : tout cela fait partie du débat.
Mais une autre question se pose.
Comment demander à une famille de remplacer sa chaudière par une pompe à chaleur lorsqu’elle n’a même pas les moyens de faire réparer son installation actuelle ?
Aïda évoque la suppression de certaines aides à la réparation des chaudières au gaz et au mazout. Elle rappelle aussi que tous les logements ne sont pas adaptés à l’installation d’une pompe à chaleur, particulièrement lorsqu’ils sont mal isolés.
Dans ces situations, certains ménages se tournent vers de petits chauffages au pétrole, avec des risques pour la santé et la sécurité.
Selon le chiffre avancé par le RWADE, 50 % des ménages wallons n’auraient pas les moyens de financer une rénovation.
La transition énergétique ne peut donc pas reposer uniquement sur les épaules des particuliers.
Pour Greenpeace, les politiques environnementales et sociales doivent avancer ensemble. Augmenter le coût des déplacements ou réduire les aides à la rénovation risque de pénaliser davantage les personnes qui disposent déjà du moins de moyens pour changer leurs habitudes.
Le tarif social : une protection qu’il faudrait renforcer
Nous avons également abordé la question du tarif social de l’énergie.
Aïda rappelle que cette mesure a permis de protéger de nombreux ménages pendant la crise énergétique de 2022.
Mais elle regrette que son accès reste limité et que son extension temporaire aux bénéficiaires de l’intervention majorée (BIM) n’ait pas été maintenue.
Le RWADE plaide pour un élargissement de cette protection.
Élodie a, de son côté, comparé le coût du tarif social aux avantages publics accordés aux énergies fossiles, notamment à travers le régime des voitures de société.
Pour Greenpeace, les pouvoirs publics disposent de leviers financiers. Reste à savoir quelles dépenses ils choisissent de privilégier.
Et cette question est politique.
La précarité énergétique touche aussi ceux qui travaillent
Un passage de notre entretien mérite particulièrement l’attention.
Nous avons parlé de ces familles qui travaillent, parfois avec deux revenus, mais qui n’arrivent plus à faire face à toutes leurs dépenses.
Aïda confirme que le service d’accompagnement Énergie Info Wallonie reçoit également des demandes de travailleurs et de ménages de la classe moyenne.
Le service aide notamment les citoyens à vérifier leurs factures, à contester certains montants auprès des fournisseurs ou à négocier des plans de paiement.
Parfois, explique-t-elle, une seule grosse facture suffit à faire basculer un ménage déjà financièrement fragile.
C’est une réalité que l’on oublie trop souvent lorsqu’on parle de pauvreté.
On imagine encore la précarité comme une situation réservée aux personnes sans emploi ou bénéficiaires d’aides sociales.
Mais avoir un travail ne garantit plus toujours de pouvoir payer son logement, son énergie et les dépenses quotidiennes.
Le droit à l’énergie, une question de dignité
En fin d’entretien, nos deux invitées sont revenues sur ce qui les rassemble.
Pour Aïda, les luttes pour le logement, l’énergie et une vie digne sont liées. Élodie partage cette conviction et rappelle que les conséquences du dérèglement climatique touchent particulièrement les personnes les plus vulnérables.
Il y a aussi cette question qui a traversé toute notre journée consacrée à la méritocratie.
Sommes-nous réellement tous égaux devant les difficultés ?
Quand une personne habite une maison bien isolée, dispose d’une installation récente et peut absorber une hausse de facture sans difficulté, elle ne vit pas la même réalité que celle qui doit choisir entre remplir sa cuve à mazout et faire ses courses.
On peut demander aux citoyens de consommer moins, de faire attention, de changer leurs habitudes. Beaucoup le font déjà, parfois jusqu’à se priver du nécessaire.
Mais on ne peut pas demander indéfiniment des efforts à ceux qui n’ont presque plus aucune marge de manœuvre.
Se chauffer, s’éclairer, conserver ses aliments, disposer d’eau chaude : ce sont des besoins quotidiens. Et pour beaucoup, ils deviennent une source d’angoisse.
Le droit à l’énergie ne devrait pas être un privilège réservé à ceux qui peuvent payer sans compter.
Retrouvez notre entretien en podcast
Cet échange avec Aïda du RWADE et Élodie de Greenpeace a été enregistré en direct, le 15 octobre 2026, dans notre studio mobile installé place d’Armes à Namur, à l’occasion de la journée de mobilisation du Réseau wallon de lutte contre la pauvreté.
Nous vous invitons à écouter l’intégralité de cette rencontre. Nos invitées y expliquent les difficultés rencontrées sur le terrain, les décisions politiques qui les préoccupent et les solutions qu’elles défendent.
Écoutez le podcast sur Radio Solidarité et partagez-le autour de vous.
Parce que derrière une facture d’énergie, il y a parfois une famille qui ne sait plus comment terminer le mois.