Quand le hip-hop devient une école de partage, de liberté et d’engagement
Au Festival Les Solidarités, à Namur, il y a les grandes scènes, les concerts et la foule. Et puis il y a l’Urban Village. Un espace à part, vivant, parfois bruyant, toujours en mouvement, où l’on danse, où l’on rappe, où l’on graffe, où l’on apprend surtout à se rencontrer.
Radio Solidarité y a installé ses micros pour une émission spéciale en direct. Avec Gohan de l’ASBL Wild Style, Astrid, Oro et Gaël, nous avons traversé plusieurs générations et plusieurs disciplines de la culture hip-hop.
Breaking, rap, graffiti, DJing, danse… Mais derrière les performances, une même idée revient sans cesse : partager, transmettre et donner une place à chacun.
Urban Village et Les Solidarités : une histoire d’amour
Pour Gohan, le rendez-vous est devenu presque familial.
« Urban Village et Les Solidarités, c’est une grande histoire d’amour. Honnêtement, moi, je peux même dire que ce sont mes vacances annuelles. »
Avec l’ASBL Wild Style, l’objectif est de faire vivre et découvrir la culture hip-hop en Wallonie et en Belgique. À l’Urban Village, les disciplines se croisent : initiations, battles, démonstrations de danse, rap, graffiti et DJing.
Mais très rapidement, la discussion dépasse la performance artistique.
Gohan résume l’esprit du hip-hop en quelques mots :
« Peace, love, unity and having fun. Paix, amour, unité et prendre du plaisir. »
Des mots qui reviendront naturellement tout au long de l’émission.
Le battle : s’affronter sans être ennemis
Les battles sont au cœur de la culture hip-hop. Deux danseurs se répondent, se défient, cherchent à surprendre. Musicalité, originalité, technique, énergie : le jury observe tout.
Mais compétition ne veut pas forcément dire rivalité.
Astrid, dix-neuf ans, danse depuis l’âge de trois ans et demi. Elle le rappelle très simplement :
« Ce n’est pas parce qu’on a le mot compétition qu’on doit se détester. Pendant le battle, on montre qui on est. Mais après, on se parle, on discute ensemble et on se découvre. »
Une phrase qui dit beaucoup de ce que représente l’Urban Village.
La compétition existe, mais elle devient prétexte à la rencontre.
Faire une vraie place aux filles
La place des femmes dans les cultures urbaines a aussi occupé une partie importante de notre émission.
Wild Style organise notamment un battle B-Girl réservé aux filles, avec la volonté de rendre les danseuses plus visibles dans un univers encore souvent perçu comme masculin.
Astrid, elle, refuse de se laisser enfermer dans cette question.
« La danse est ouverte à tout type de personnes. Qu’on soit fille ou garçon. »
Elle participe aux battles, expérimente le freestyle et revendique simplement sa place de danseuse.
« J’essaye quand même de m’imposer pour montrer mon talent de danseuse féminine. »
Pas pour prendre la place de quelqu’un d’autre. Simplement pour avoir la sienne.
Apprendre des anciens… et apprendre des jeunes
À plusieurs reprises, la notion de transmission s’est invitée autour de la table.
Dans le hip-hop, les anciens transmettent l’histoire, les techniques, les codes. Mais la transmission ne fonctionne pas dans un seul sens.
Pour Gohan :
« Nous, adultes, pouvons parfois apprendre des choses aux jeunes. Mais les jeunes nous apprennent parfois des choses également. »
C’est peut-être là l’une des forces de cette culture : ne jamais considérer que celui qui sait aujourd’hui n’aura plus rien à apprendre demain.
Des danseurs de cinq ou six ans peuvent côtoyer ceux qui pratiquent depuis plusieurs décennies. Des générations très différentes se retrouvent autour d’une musique, d’un mouvement ou d’un battle.
« Le hip-hop, c’est une grande famille. »
Et parfois, aucun mot n’est nécessaire.
Gohan raconte que l’on peut rencontrer un danseur venu d’un autre pays, ne pas parler la même langue et pourtant réussir à communiquer par le mouvement.
Le corps devient alors un langage commun.
Oro : le rap pour dire ce qu’on n’ose pas toujours dire
Avec Oro, jeune rappeur de Charleroi et Bruxelles, la conversation prend une autre direction.
Pour lui, le rap de 2026 est « polyvalent », mais aussi profondément parlant et engagé.
Palestine, Congo, Érythrée, injustices, souffrances vécues par la jeunesse… Les sujets sont là.
Oro décrit l’écriture comme un espace où l’on peut enfin déposer ce que l’on garde parfois à l’intérieur.
« L’écriture, pour moi, c’est parfois ce qu’on n’oserait pas dire au monde. J’ai plus facile à m’exprimer en rappant, en chantant ou en dansant. »
Une parole importante au moment où une partie de la société continue parfois de regarder le rap uniquement à travers les clichés de violence ou de délinquance.
Pour Oro, cette image vient aussi d’une méconnaissance de la jeunesse et des quartiers d’où cette musique est souvent issue.
« À la base, c’est juste une façon de nous exprimer, de nous vider. »
Gohan complète :
« Arriver à exprimer cette rage et cette haine et à les transformer en quelque chose qui peut devenir positif, artistique, qu’on peut partager, c’est aussi une des grandes valeurs de la culture hip-hop. »
Transformer plutôt que subir.
Créer plutôt que se taire.
Gaza : lorsque l’engagement devient concret
La Palestine et Gaza ont occupé une place particulière dans cette émission.
Pas comme une parenthèse ajoutée artificiellement à la discussion. L’engagement fait partie de l’histoire racontée par Wild Style.
Gohan porte un keffieh. Mais derrière le symbole, il rappelle surtout une action concrète menée l’année précédente.
Wild Style a organisé un événement de breaking afin de récolter des fonds pour une association travaillant avec des jeunes à Gaza.
Les entrées et la vente de tee-shirts ont permis de soutenir cette structure.
« Tout cet événement venait de la culture hip-hop, parce que c’est ce qu’on sait faire. Mais il a permis de récolter des fonds pour une association située à Gaza et d’aider les jeunes là-bas au travers de la culture hip-hop. »
Voilà aussi ce que peut être l’engagement.
Utiliser ce que l’on connaît, ce que l’on aime et ce que l’on sait faire pour essayer d’être utile.
Gohan évoque également ces images de jeunes Palestiniens dansant au milieu des ruines.
« Ramener cette positivité, c’est émouvant, c’est exceptionnel. »
Gaël, dix-sept ans : le breaking doit rester un plaisir
Gaël est le plus jeune membre de Wild Style. Il a dix-sept ans et pratique le break depuis l’âge de six ans.
Avec lui, nous avons parlé des entraînements, des freezes, du footwork, des power moves, du top rock, mais aussi de la transformation du breaking au fil des années.
Le passage de la discipline aux Jeux olympiques de Paris en 2024 lui a donné une visibilité nouvelle.
Mais Gaël ne rêve pas nécessairement de devenir champion olympique.
À la question de savoir jusqu’où il veut aller, sa réponse est désarmante de simplicité :
« Au niveau de l’amusement, franchement. »
Il s’entraîne pourtant plusieurs fois par semaine et donne déjà des cours.
Mais le plaisir reste essentiel.
« Le break a énormément, énormément de choses à offrir, à n’importe qui. »
Pas besoin de vouloir devenir le meilleur. On peut aussi entrer dans cette culture pour trouver une place, rencontrer les autres et simplement prendre du plaisir.
Graffiti : la ville comme toile
Autre discipline incontournable : le graffiti.
Ici encore, Gohan tient à dépasser le vieux cliché du simple tag associé automatiquement à la dégradation.
Le graffiti peut être contestataire. Il vient de la rue et porte cette histoire. Mais il est également devenu un art à part entière.
Des fresques apparaissent sur des façades, des tunnels, des bâtiments publics ou des lieux qui attendent une démolition.
À Namur, Gohan aime voir ces œuvres transformer la ville.
« Ça colore notre belle ville, ça colore un peu notre vie. »
Certaines œuvres sont destinées à disparaître.
Un mur est repeint. Un bâtiment est détruit. Un autre artiste prend la place du précédent.
Et cette fragilité fait aussi partie de leur beauté.
« C’est éphémère, mais je pense que ça fait aussi la beauté de cet art. Ça peut rester indélébile dans les mémoires. »
Sans DJ, pas de danse
Impossible de terminer le voyage sans parler du DJ.
Deux platines, des vinyles, aujourd’hui parfois un ordinateur, mais toujours la même fonction essentielle : faire vivre la musique.
Le DJ observe les danseurs, cherche les morceaux, crée les ruptures et alimente l’énergie du battle.
Et, une fois encore, Gohan revient au partage.
Un danseur entend un morceau qu’il aime. Il va voir le DJ. Il demande le titre. Il découvre un artiste, travaille sur cette musique, l’intègre peut-être ensuite à un spectacle.
« Ce sont des échanges. C’est apprendre à grandir ensemble. Et puis, à un moment donné, voler de ses propres ailes. »
Bien plus qu’une culture musicale
Après près de deux heures au cœur de l’Urban Village, une évidence reste.
Nous pensions parler danse, rap, graffiti et DJing.
Nous avons finalement beaucoup parlé d’humanité.
De jeunes et d’anciens.
De femmes et d’hommes.
De transmission.
De Palestine.
De colère transformée en création.
De corps qui parlent lorsque les mots ne suffisent plus.
Et surtout de cette nécessité de ne pas garder pour soi ce que l’on a appris.
Gohan résume ce que la culture hip-hop lui a personnellement apporté :
« Cette culture hip-hop a défini mes valeurs, défini mes combats, défini qui je voulais être. Elle m’a donné une place. Elle m’a donné la parole. Elle m’a permis de vivre qui je suis. »
Difficile de trouver meilleure définition de ce que nous avons vécu pendant cette émission.
Et pour conclure, nous garderons ses derniers mots :
« Peace, love, unity and having fun. Paix, amour, unité et prenez du plaisir. »