EN DIRECT Radio Solidarité La voix qui unit les paroles libres
✎ Édito

Quand la jeunesse crie, pourquoi refuse-t-on de l’écouter ?

En France comme en Belgique, la jeunesse se mobilise pour son avenir. Pendant que les débats politiques se concentrent sur le voile ou les téléphones, les vraies questions demeurent : quels moyens pour l’école, les enseignants et l’égalité d’accès au savoir ? Et lorsque les manifestations se tendent, pourquoi condamnons-nous la répression ailleurs tout en la banalisant parfois chez nous ?

Radio Solidarité

Cette semaine aura encore été bien chargée.

Elle s’est terminée pour nous avec la clôture du FIFF de Namur. Pendant plusieurs jours, nous avons regardé des films, découvert des histoires, rencontré des regards différents sur notre société. Nous avons essayé de vous les raconter avec nos mots, nos émotions et nos coups de cœur.

Je vous invite d’ailleurs à découvrir ou redécouvrir les différents articles que nous avons consacrés au FIFF et à ces films qui, chacun à leur manière, interrogent le monde dans lequel nous vivons.

Mais pendant que les lumières s’éteignaient dans les salles de cinéma, dehors, une autre jeunesse faisait entendre sa voix.

Une jeunesse qui demande simplement qu’on l’écoute

En France, des lycéens se mobilisent.

En Belgique aussi, notamment à Liège, des étudiants font entendre leur colère et leurs inquiétudes.

Et quand on prend le temps d’écouter ce qu’ils disent, plutôt que de ne regarder que les images de blocages ou d’affrontements, une question revient :

Quel avenir sommes-nous en train de préparer à notre jeunesse ?

Parce que les jeunes parlent de leur école, de leurs conditions d’apprentissage, du manque de moyens, du coût de la vie et de leur avenir.

Et pendant ce temps, j’ai parfois l’impression que nos dirigeants regardent ailleurs.

Le voile, les téléphones… et pendant ce temps, l’école manque de moyens

En France comme en Belgique, certaines préoccupations politiques autour de l’enseignement me semblent parfois complètement déconnectées de la réalité quotidienne des écoles.

On se bat contre le voile.

On se bat contre les téléphones portables.

On réglemente, on interdit, on contrôle.

On va jusqu’à investir dans des systèmes et des pochettes destinés à empêcher l’utilisation des téléphones.

On peut évidemment débattre de la place du téléphone à l’école. On peut discuter des règles nécessaires dans une classe. On peut débattre de la neutralité.

Mais pendant que nous consacrons tant d’énergie à ces sujets, parlons-nous suffisamment de l’essentiel ?

Des moyens.

Des moyens pour les écoles.

Des moyens pour les professeurs.

Des classes où l’on peut réellement enseigner.

Des bâtiments dignes.

Du matériel.

De l’accompagnement pour les élèves en difficulté.

Du temps pour les enseignants.

Des professionnels pour accompagner les jeunes qui décrochent.

Voilà où j’aimerais voir investir massivement.

Parce que l’école ne devrait pas simplement apprendre à respecter des règles.

Elle devrait permettre à chaque enfant, quelle que soit la situation financière de ses parents, d’avoir accès au savoir.

Et une question dérangeante mérite alors d’être posée.

Sommes-nous doucement en train de construire un enseignement à deux vitesses ?

D’un côté, celles et ceux dont les familles auront les moyens de compenser les faiblesses du système : bonnes écoles, cours particuliers, ordinateur, voyages, activités culturelles, études supérieures et logement étudiant.

Et de l’autre, ceux qui devront se contenter de ce qu’un enseignement public appauvri pourra encore leur offrir.

Si nous acceptons cela, l’inégalité ne commencera plus à l’entrée du monde du travail.

Elle commencera sur les bancs de l’école.

Et le savoir redeviendra ce qu’il ne devrait jamais être : un privilège.

Car celui qui possède le savoir possède aussi une partie du pouvoir.

Priver une partie de la population d’un enseignement de qualité, c’est donc aussi lui enlever une partie de sa capacité à comprendre le monde, à le contester et à le transformer.

Voilà le débat que j’aimerais entendre.

La violence serait-elle condamnable uniquement lorsqu’elle se déroule ailleurs ?

Il y a ensuite quelque chose qui me dérange profondément.

Lorsque des manifestations sont violemment réprimées ailleurs dans le monde, l’Europe sait trouver les mots.

Lorsque cela se passe en Iran, au Bangladesh, au Liban ou dans d’autres pays, nous entendons parler de respect des libertés fondamentales, du droit de manifester, de réponses disproportionnées et de violences policières.

Et heureusement.

Nous devons condamner les atteintes aux libertés fondamentales partout où elles se produisent.

Mais alors soyons cohérents.

Les droits humains ne changent pas à la frontière de l’Union européenne.

Quand des images montrent chez nous un jeune plaqué au sol, frappé ou confronté à un usage potentiellement disproportionné de la force, nous devons être capables de nous poser les mêmes questions.

Cela ne signifie pas que toutes les interventions policières sont illégitimes.

Cela ne signifie pas non plus que tout manifestant est pacifique.

Un policier agressé reste une victime. Un manifestant qui casse ou frappe doit répondre de ses actes.

Mais l’État dispose d’une force et de moyens sans commune mesure avec ceux d’un étudiant ou d’un lycéen.

C’est précisément pour cela que l’usage de cette force doit être encadré, proportionné et contrôlé.

Nous ne pouvons pas défendre le droit de manifester à des milliers de kilomètres et considérer qu’une matraque devient automatiquement légitime lorsqu’elle est utilisée à quelques kilomètres de chez nous.

Une démocratie doit accepter de se regarder avec la même exigence qu’elle regarde les autres.

Une société ne se construit pas contre sa jeunesse

Et finalement, c’est peut-être cela qui m’inquiète le plus.

La jeunesse n’est pas un problème à gérer.

Elle est notre avenir.

Nous devrions être heureux de voir des jeunes s’intéresser à leur école, à leurs transports, à leurs droits, à la politique et à la société dans laquelle ils vont devoir vivre.

Nous pouvons ne pas être d’accord avec eux.

Nous pouvons débattre.

Nous pouvons leur dire qu’ils se trompent.

Mais nous devons commencer par les écouter.

Parce qu’une démocratie qui n’écoute plus sa jeunesse risque surtout de fabriquer une génération qui ne croit plus en elle.

Et cela me semble infiniment plus dangereux qu’un portail d’école bloqué pendant quelques heures.

Diviser pour mieux régner

Depuis des années, on nous répète qu’il faut économiser.

Économiser dans l’enseignement.

Économiser dans les services publics.

Économiser dans la culture.

Économiser dans le social.

Économiser dans les transports publics.

Et au bout de la chaîne, ce sont souvent les mêmes qui encaissent.

Les familles modestes.

Les travailleurs.

Les personnes sans emploi.

Les enseignants.

Les étudiants.

Les jeunes.

Et désormais une partie des classes moyennes qui découvre qu’elle peut basculer beaucoup plus rapidement qu’elle ne l’imaginait.

Nos gouvernements se droitisent. Les discours se durcissent. Des idées que nous aurions trouvées inacceptables hier entrent progressivement dans le débat ordinaire.

Et pendant ce temps, on nous divise.

Travailleurs contre chômeurs.

Jeunes contre vieux.

Public contre privé.

Belges contre étrangers.

Pauvres contre ceux qui sont juste un peu moins pauvres.

Pendant que nous nous disputons entre nous, nous oublions parfois de regarder ceux qui prennent réellement les décisions.

Alors faisons vivre la solidarité

Ce vendredi encore, des citoyens se mobilisent pour dire non aux politiques d’austérité, aux réformes qui fragilisent l’enseignement, à l’augmentation du coût de la vie et à des choix politiques qui demandent toujours davantage à celles et ceux qui ont déjà peu.

Aujourd’hui plus que jamais, nous devons être ensemble.

Nous battre ensemble.

Nous tenir la main.

Et faire vivre ce mot que certains trouvent peut-être vieux jeu, mais qui est inscrit jusque dans le nom de notre radio :

SOLIDARITÉ.

Et cette solidarité, nous allons bientôt la faire vivre dans la rue.

Radio Solidarité sera aux côtés du Réseau wallon de lutte contre la pauvreté le 15 octobre à Namur, pour les actions organisées autour de la Journée mondiale de lutte contre la pauvreté.

Et le 17 octobre à Eupen, d’autres voix se feront entendre.

Nous serons là.

Pour écouter.

Pour donner la parole.

Pour rappeler que derrière une réforme, derrière un budget, derrière une statistique de pauvreté, derrière un uniforme de policier et derrière un jeune qui manifeste, il y a d’abord des êtres humains.

Peut-être faudrait-il recommencer par là.

Écouter.

Écouter avant que celles et ceux qui ne sont plus entendus soient obligés de crier.

Et surtout ne jamais oublier une chose :

une société qui abandonne son école abandonne une partie de son avenir.

Et une société qui n’écoute plus sa jeunesse risque un jour de découvrir que sa jeunesse, elle non plus, ne l’écoute plus.


Radio Solidarité — La voix qui unit les paroles libres.

ENSEMBLE, ON EST PLUS FORTS.
Quand on attaque nos droits, nos salaires, nos études et notre avenir, on ne baisse pas la tête. On se lève.