quand le devoir de mémoire devient un acte de résistance
Il y a un mois, Radio Solidarité accompagnait l’antenne namuroise de la Coalition du 8 Mai lors d’une journée de mémoire au Fort de Breendonk.
Deux cars, partis de Namur et d’Andenne, ont emmené près d’une centaine de participantes et participants vers ce lieu devenu l’un des symboles les plus marquants de la répression nazie en Belgique.Militants associatifs, syndicalistes, enseignants, jeunes, citoyens engagés et simples visiteurs avaient répondu à l’appel de la Coalition du 8 Mai pour une journée qui allait bien au-delà d’une simple visite historique.
Car Breendonk n’est pas un musée comme les autres.
Breendonk est un lieu où l’Histoire continue de parler.
Un lieu où chaque mur, chaque couloir, chaque porte semble encore porter la mémoire de celles et ceux qui y furent enfermés, torturés, humiliés ou exécutés durant l’occupation nazie.
Une mémoire portée par la Coalition du 8 Mai
Durant le trajet, Baudouin Ferrand, coordinateur et porte-parole de la Coalition 8 Mai Namur, a rappelé l’origine et les objectifs de ce mouvement citoyen.
Née à l’initiative d’Hélène de Soutre, fille d’une résistante flamande victime de la répression nazie, la Coalition du 8 Mai poursuit trois objectifs essentiels : faire du 8 mai un jour férié en Belgique, rendre visibles les résistantes et résistants qui ont combattu le nazisme, et sensibiliser les citoyens aux dangers des idéologies racistes, xénophobes et fascistes qui continuent de menacer nos sociétés aujourd’hui.
Car le 8 mai n’est pas une simple date dans un manuel scolaire.
Le 8 mai marque la victoire sur le nazisme.
La victoire de la démocratie sur la barbarie.
La victoire de celles et ceux qui ont refusé de se soumettre.
Breendonk : la porte d’entrée du système concentrationnaire nazi
À leur arrivée, les visiteurs découvrent un lieu à l’apparence presque ordinaire.
Un fort militaire belge construit avant la Première Guerre mondiale pour défendre Anvers.
Mais derrière cette apparence se cache une autre réalité.
À partir de septembre 1940, Breendonk devient un camp de détention et d’interrogatoire administré par la SS. Contrairement à Auschwitz ou à d’autres camps d’extermination, Breendonk est avant tout destiné aux résistants arrêtés en Belgique et dans le nord de la France.
Comme l’explique le guide Régis Panisi, ce fort est la « porte d’entrée du système concentrationnaire nazi » pour les résistants.
Un lieu où l’on trie.
Un lieu où l’on interroge.
Un lieu où l’on torture.
Un lieu où l’on tente de briser les êtres humains avant leur déportation vers les camps allemands.
Le sas entre la liberté et l’enfer
Face à l’entrée du fort, les visiteurs découvrent une photographie des premiers responsables SS du camp.
Philippe Schmitt, premier commandant de Breendonk, y apparaît souriant aux côtés de ses collaborateurs.
Une image dérangeante.
Parce qu’elle rappelle que la barbarie ne porte pas toujours le visage que l’on imagine.
À quelques mètres de là se trouve la porte par laquelle sont passés des milliers de prisonniers.
Pour beaucoup, elle représentait le passage entre leur ancienne vie et l’inconnu.
Entre la liberté et l’enfer.
Ici, on pouvait être arrêté pour avoir distribué un journal clandestin.
Pour avoir aidé un pilote allié.
Pour avoir participé à un réseau de résistance.
Ou simplement parce qu’un voisin vous avait dénoncé.
Le camp de la mort lente
Les visiteurs pénètrent ensuite dans les anciennes chambrées.
Des pièces prévues à l’origine pour accueillir trente-deux prisonniers mais qui en contiendront parfois jusqu’à quarante-huit.
C’est ici que les détenus vivaient.
Ou plutôt survivaient.
Breendonk portait un surnom terrible :
Le camp de la mort lente.
Les prisonniers recevaient à peine 1200 calories par jour alors que les travaux forcés qu’ils devaient accomplir nécessitaient plus de 4000 calories quotidiennes.
La faim devenait une torture permanente.
Les corps s’affaiblissaient.
Les muscles disparaissaient.
Les maladies se multipliaient.
La fatigue devenait écrasante.
Et pourtant, chaque matin, les prisonniers étaient contraints de reprendre le travail.
Leur principale mission consistait à déterrer le fort lui-même.
À la pelle et à la brouette.
Sous les ordres des SS.
Sous les coups.
Sous les insultes.
Déshumaniser pour mieux dominer
Mais à Breendonk, la violence ne se limitait pas au travail forcé.
Tout était organisé pour détruire progressivement l’identité des prisonniers.
On leur retirait leur nom.
Ils devenaient un numéro.
Chaque geste était contrôlé.
Chaque déplacement était surveillé.
Même aller aux toilettes se faisait sur ordre.
Le système concentrationnaire nazi reposait sur une logique de déshumanisation totale.
Faire disparaître l’homme.
Faire disparaître la femme.
Ne laisser qu’un corps obéissant.
Ou mourant.
La salle de torture
Parmi les lieux les plus marquants du fort figure sans aucun doute la salle de torture.
Une pièce nue.
Une pièce froide.
Une pièce où résonnent encore les récits des survivants.
C’est ici que la Gestapo menait ses interrogatoires.
Les résistants y étaient frappés.
Suspendus.
Électrocutés.
Humiliés.
Torturés pendant des heures pour obtenir des informations sur leurs réseaux clandestins.
Pour beaucoup d’entre eux, l’objectif n’était pas de ne jamais parler.
L’objectif était de tenir le plus longtemps possible.
Quelques heures.
Quelques jours.
Parfois suffisamment longtemps pour permettre à d’autres camarades de disparaître dans la nature et d’échapper à l’arrestation.
Les femmes dans la résistance
La visite rappelle également une réalité trop souvent oubliée.
Les femmes ont joué un rôle essentiel dans la résistance.
Agents de liaison.
Passeuses.
Cacheuses de familles juives.
Messagères.
Combattantes.
Nombreuses furent celles qui passèrent elles aussi par Breendonk.
Elles y subirent les mêmes traitements que les hommes.
Les mêmes interrogatoires.
Les mêmes violences.
La même brutalité.
Le lieu des exécutions
À l’extérieur du fort, le parcours conduit les visiteurs vers le lieu d’exécution.
La potence.
Les poteaux de fusillade.
Le silence qui règne aujourd’hui contraste avec l’horreur qui s’est jouée ici.
Des résistants accusés d’actes précis y furent pendus.
D’autres furent fusillés comme otages en représailles à des actions de résistance menées ailleurs dans le pays.
Des hommes.
Des femmes.
Des jeunes parfois à peine plus âgés que les étudiants présents lors de cette visite.
Tous avaient un point commun :
Ils avaient refusé de céder à la peur.
Simon Gronowski : le visage de la survie
La visite se termine devant un wagon rappelant les convois de déportation.
Impossible alors de ne pas évoquer Simon Gronowski.
L’enfant qui sauta du vingtième convoi en direction d’Auschwitz après avoir été poussé hors du train par sa mère pour lui sauver la vie.
Aujourd’hui encore, à plus de quatre-vingt-dix ans, Simon Gronowski continue de témoigner dans les écoles et de transmettre cette mémoire aux nouvelles générations.
Parce que l’oubli est toujours le premier allié de la haine.
Une visite tournée vers le présent
Le message final des guides fut sans doute le plus important de toute cette journée.
Cette visite n’était pas un simple regard vers le passé.
Elle était une réflexion sur notre présent.
Et sur notre avenir.
Comme l’a rappelé Régis Panisi :
« Cet exercice n’est pas un exercice d’histoire. C’est un exercice d’une cruelle actualité. »
Partout dans le monde, des populations continuent d’être persécutées.
Partout dans le monde, des régimes autoritaires progressent.
Partout dans le monde, la démocratie reste fragile.
La visite de Breendonk nous rappelle que le fascisme n’arrive jamais d’un seul coup.
Il s’installe progressivement.
Par les discours de haine.
Par les discriminations.
Par la banalisation de l’inacceptable.
Par le silence de ceux qui regardent ailleurs.
Plus que jamais, le devoir de mémoire reste donc un devoir de vigilance.
Parce que se souvenir, ce n’est pas vivre dans le passé.
C’est protéger l’avenir.
Et parce qu’au fond, la meilleure manière d’honorer celles et ceux qui ont résisté hier reste encore de résister aujourd’hui à toutes les formes de haine, de racisme et d’exclusion.