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✎ Édito

La méritocratie : sommes-nous vraiment tous égaux ?

« Chaque enfant qui naît a les mêmes chances de réussir dans la vie. » Vraiment ? Entre ceux qui héritent de tout et ceux qui doivent se battre pour le minimum, la méritocratie mérite d’être questionnée. À l’occasion de la mobilisation du RWLP contre la pauvreté, Radio Solidarité interroge le travail, la justice sociale et cette idée selon laquelle chacun serait responsable de sa réussite… ou de son échec.

Radio Solidarité

« Chaque enfant qui naît a les mêmes chances de réussir dans la vie. »

Combien de fois avons-nous entendu cette phrase, ou quelque chose qui y ressemble ?

J’aimerais bien y croire. Ce serait tellement plus simple. On naît, on grandit, on va à l’école, on travaille et, avec un peu de courage et de volonté, on finit par trouver sa place dans la société.

C’est à peu près ce qu’on nous raconte depuis que nous sommes gamins.

Travaille bien à l’école, tu auras un bon métier. Fais des efforts, tu seras récompensé. Et surtout, si tu veux vraiment quelque chose, tu peux l’obtenir.

Mais est-ce vrai ?

Est-ce qu’un enfant qui naît dans une famille aisée a réellement les mêmes chances qu’un enfant qui naît dans la pauvreté ?

On peut toujours répondre que oui, que l’école est accessible à tous, que les études sont ouvertes à chacun et que personne n’est condamné à rester dans le milieu social de ses parents.

Sur le papier, c’est joli.

Dans la vie, c’est une autre histoire.

Quand un enfant rentre de l’école et trouve une chambre tranquille, un ordinateur, des parents disponibles pour l’aider, il ne part pas avec les mêmes bagages que celui qui vit dans un logement trop petit, qui entend parler des factures impayées et qui voit ses parents se demander comment terminer le mois.

Et je ne parle même pas des enfants qui arrivent à l’école le ventre vide.

Pourtant, on leur demandera de réussir les mêmes examens, d’obtenir les mêmes résultats. Et si l’un échoue, on lui expliquera peut-être qu’il n’a pas assez travaillé.

Voilà où commence le problème.

Le mérite, toujours le mérite

Cette année, le Réseau wallon de lutte contre la pauvreté (RWLP) a choisi de s’attaquer à cette fameuse méritocratie. Son mot d’ordre : « Démontons la méritocratie ! Y’a d’l’argent ! »

Et franchement, il y a de quoi en discuter.

Parce que le mérite, aujourd’hui, on nous le sert à toutes les sauces.

Tu es au chômage ? Il faut faire des efforts.

Tu dépends du CPAS ? Il faut prouver que tu cherches à t’en sortir.

Tu n’arrives pas à payer ton loyer ? Il faudrait peut-être mieux gérer ton budget.

Tu travailles et tu ne t’en sors pas ? Tu n’as qu’à trouver un meilleur emploi.

C’est facile à dire, surtout quand on n’est pas à la place de celui qui doit se débrouiller avec quelques euros jusqu’à la fin du mois.

Attention, je ne dis pas que les efforts ne servent à rien. Bien sûr qu’ils comptent. Et heureusement qu’il existe des personnes qui, malgré des débuts difficiles, parviennent à construire la vie qu’elles souhaitent.

Mais pourquoi faudrait-il que ces exceptions servent à juger tous les autres ?

Pourquoi prendre celui qui a réussi à sortir de la pauvreté pour expliquer à tous ceux qui y vivent encore qu’ils n’ont pas fait assez d’efforts ?

C’est quand même un drôle de raisonnement.

Et le travail dans tout ça ?

On nous parle beaucoup de la valeur travail.

Je veux bien. Le travail a de la valeur. Mais lequel ?

Celui du patron qui dirige une entreprise ? Celui de l’ouvrier qui se lève à quatre heures du matin ? Celui de l’aide-ménagère qui nettoie nos maisons ? Celui de l’aide-soignante qui s’occupe de nos parents ?

Pourquoi certains travaux sont-ils si mal payés alors qu’on ne pourrait tout simplement pas s’en passer ?

Et puis il y a cette autre réalité qu’on préfère parfois oublier : on peut travailler et être pauvre.

Oui, travailler, se lever chaque matin, payer ses cotisations, faire ce qu’on attend de nous et malgré tout devoir choisir entre remplir le frigo et payer une facture.

Alors, il est où, le mérite ?

Est-ce qu’on va expliquer à ces travailleurs qu’ils ne travaillent pas suffisamment ?

On entend aussi régulièrement qu’il faut remettre les gens au travail. D’accord. Mais à quelles conditions ? Avec quel salaire ? Et pour quelle qualité de vie ?

Parce que travailler pour rester pauvre, je ne vois pas très bien où se trouve le progrès.

La justice, est-ce vraiment traiter tout le monde de la même manière ?

C’est une question qui me travaille.

On nous dit que nous sommes tous égaux devant la loi. C’est un principe auquel je tiens.

Mais être égaux devant la loi ne signifie pas que nous sommes égaux devant la vie.

Prenons quelque chose de tout simple.

Une amende de cent euros.

Pour une personne qui gagne confortablement sa vie, c’est désagréable. Pour une autre qui vit avec très peu, cela peut signifier plusieurs jours de courses en moins.

La sanction est identique. Ses conséquences, elles, ne le sont pas.

Et c’est pareil pour bien d’autres choses.

Quand on parle de justice sociale, on ne peut pas faire comme si tout le monde partait du même endroit.

Celui qui hérite d’une maison n’aura pas les mêmes soucis que celui qui doit consacrer une grande partie de son salaire à payer un loyer.

Celui qui peut compter sur sa famille en cas de coup dur n’est pas dans la même situation que celui qui n’a personne vers qui se tourner.

Ce ne sont pas des excuses. Ce sont des réalités.

Et pourtant, dans les discours politiques, j’ai parfois l’impression qu’on voudrait nous faire croire que chacun est seul responsable de sa situation.

Si tu réussis, c’est grâce à toi.

Si tu échoues, c’est de ta faute.

Un peu facile, non ?

Et ceux qui ont tout reçu, ils ont mérité quoi ?

C’est peut-être la question qui dérange le plus.

On parle sans arrêt de ce que les pauvres doivent faire pour mériter une aide, une allocation, un accompagnement.

Mais pose-t-on aussi souvent la question du mérite à ceux qui héritent d’une fortune ?

Je n’ai rien contre le fait qu’une famille transmette quelque chose à ses enfants. C’est humain.

Mais alors, arrêtons de prétendre que toutes les réussites sont uniquement le résultat du travail personnel.

Naître dans une famille qui possède des biens, des relations, une entreprise ou simplement les moyens de financer de longues études, cela change beaucoup de choses.

Ce n’est pas une accusation. C’est un constat.

Et ce qui me dérange, c’est cette facilité avec laquelle on finit par soupçonner les plus pauvres de profiter du système, tout en trouvant parfaitement normal que d’autres bénéficient d’avantages considérables dès leur naissance.

On demande des comptes aux premiers. Beaucoup moins aux seconds.

Le 15 octobre, la parole à ceux qui vivent ces inégalités

Ce jeudi 15 octobre, à Namur, le RWLP organise sa grande mobilisation contre la pauvreté, à l’approche de la Journée mondiale du refus de la misère du 17 octobre.

Cette année, c’est donc la méritocratie qui sera mise en question.

Et ce que j’apprécie particulièrement dans le travail du RWLP, c’est la place donnée aux témoins du vécu militant.

Des personnes qui connaissent la pauvreté autrement que par des statistiques ou des rapports.

Des personnes qui savent ce que signifie devoir justifier sa situation, expliquer ses difficultés, raconter encore et encore pourquoi on n’arrive pas à joindre les deux bouts.

Ce sont leurs paroles qu’il faut entendre.

Pas pour les plaindre. Elles n’ont pas besoin de pitié.

Mais parce qu’on ne peut pas prétendre lutter contre la pauvreté en décidant de tout sans écouter ceux qui la vivent.

Radio Solidarité sera présente tout au long de cette journée, notamment à la Place d’Armes, pour leur donner la parole.

Et j’espère que les responsables politiques prendront aussi le temps de les écouter. Vraiment écouter. Pas simplement venir prononcer quelques mots devant les caméras.

Alors, sommes-nous tous égaux ?

Je reviens à cette phrase du début.

« Chaque enfant qui naît a les mêmes chances de réussir dans la vie. »

Non.

J’aimerais pouvoir dire le contraire, mais non.

Un enfant ne choisit ni ses parents, ni son quartier, ni les revenus de sa famille. Il ne choisit pas non plus les difficultés qui vont parfois accompagner toute son enfance.

Et ce n’est certainement pas à lui de payer toute sa vie pour les inégalités qu’il a trouvées en arrivant au monde.

Je ne demande pas qu’on interdise la réussite. Je ne demande pas qu’on cesse de reconnaître le travail ou les efforts.

Je demande simplement qu’on arrête de confondre mérite et privilège.

Et surtout qu’on cesse de considérer la pauvreté comme un échec personnel.

Parce qu’à force de répéter aux gens qu’ils doivent mériter leur place dans la société, on finit par oublier une chose pourtant élémentaire : ils ont déjà une place dans cette société.

Qu’ils travaillent ou non. Qu’ils soient riches ou pauvres. Qu’ils aient réussi leurs études ou quitté l’école trop tôt.

On peut discuter de la manière de répartir les richesses, de financer notre sécurité sociale, de rendre le travail plus juste. Et il faut en discuter.

Mais devoir mériter le droit de vivre dignement ?

Non.

La dignité, ce n’est pas une récompense qu’on distribue aux bons élèves.

C’est un droit.

Et si nous commencions déjà par respecter celui-là ?

Laurent Frémal
Radio Solidarité – La voix qui unit les paroles libres.