On entend de plus en plus souvent cette petite musique : il faudrait être prêt à défendre la patrie.
Le mot est lourd. Il parle de notre pays, de nos racines, de nos familles. Il fait surgir l’image d’une maison à protéger, d’un quartier où l’on a grandi, de personnes que l’on aime. Évidemment que nous voudrions les défendre si elles étaient menacées.
Mais lorsque les gouvernements parlent de défendre la patrie, parlent-ils vraiment de cela ?
Défendre notre pays devrait d’abord vouloir dire défendre les gens qui y vivent. Leur permettre d’avoir un logement, un salaire digne, une école accessible, un hôpital qui fonctionne et une pension leur permettant de vivre correctement.
Pourtant, même en temps de paix, combien de familles ont réellement le sentiment d’être protégées ?
Lorsqu’une entreprise ferme alors qu’elle réalise encore des bénéfices, qui défend les travailleurs jetés dehors du jour au lendemain ?
Lorsqu’une famille perd son logement parce qu’elle ne parvient plus à payer son crédit ou son loyer, qui vient défendre sa maison ?
Lorsque des habitations sont détruites par un incendie ou une inondation, combien de personnes doivent ensuite se battre pendant des mois contre une assurance pour obtenir une indemnisation correcte ?
Quand les pompiers, les soignants, les enseignants et les services publics réclament des moyens, on leur répond trop souvent que les caisses sont vides. Mais lorsqu’il est question d’acheter des armes, de nouveaux avions ou des missiles, l’argent semble soudain beaucoup plus facile à trouver.
Alors, forcément, une question se pose : de quelle patrie nous parle-t-on ?
La patrie des familles qui comptent chaque euro pour terminer le mois ? Ou celle des grandes entreprises qui déplacent leurs bénéfices et ferment une usine dès qu’un autre pays leur offre une main-d’œuvre moins chère ?
La patrie des travailleurs ? Ou celle des actionnaires ?
Dans toutes les guerres, ce sont presque toujours les mêmes qui décident et les mêmes qui meurent. Ceux qui prononcent les grands discours restent bien à l’abri. Ceux qui partent au front sont les enfants des familles populaires, les ouvriers, les employés, les chômeurs et tous ceux auxquels on explique soudain qu’ils ont le devoir de se sacrifier.
Pendant ce temps, l’industrie de l’armement tourne à plein régime.
Cela ne signifie pas qu’un peuple ne doit jamais se défendre. Lorsqu’un pays est envahi, lorsqu’une population est agressée, il est légitime que des femmes et des hommes veuillent protéger leurs proches, leur ville et leur liberté. Les Ukrainiens qui résistent à l’invasion russe ne sont pas simplement des pions : beaucoup défendent réellement leur famille et le droit de vivre dans un pays qui choisit lui-même son avenir.
Mais reconnaître cela ne doit pas nous empêcher de regarder ce qui se joue autour de la guerre.
Les grandes puissances défendent aussi leurs zones d’influence, leurs marchés, leurs matières premières et leurs intérêts stratégiques. Les marchands d’armes engrangent des milliards pendant que les populations comptent leurs morts. Et lorsque viendra le temps de reconstruire, ce seront encore de grandes entreprises qui se partageront les contrats.
On peut donc soutenir un peuple agressé sans applaudir la course aux armements. On peut condamner l’invasion russe sans fermer les yeux sur les intérêts économiques occidentaux. On peut refuser les discours qui mettent tous les camps sur le même pied tout en continuant à demander : à qui profite cette guerre ?
Ce n’est pas manquer de courage que de poser ces questions. C’est refuser que des mots comme « patrie », « honneur » ou « devoir » servent à faire taire toute réflexion.
Si défendre la patrie signifie défendre celles et ceux qui y vivent, alors commençons maintenant.
Défendons les hôpitaux que l’on affaiblit.
Défendons les écoles que l’on prive de moyens.
Défendons les travailleurs que l’on licencie pour augmenter les dividendes.
Défendons les familles menacées d’expulsion.
Défendons les services publics, les pensions et la sécurité sociale.
Défendons aussi la paix, non pas comme un joli mot prononcé lors des cérémonies, mais comme un combat politique quotidien.
Une patrie ne se résume pas à un drapeau. Elle est faite de visages, de maisons, de rues, de souvenirs et de solidarités. Elle appartient à ceux qui la font vivre, pas à ceux qui l’utilisent pour protéger leurs intérêts.
Avant de demander aux citoyens s’ils sont prêts à mourir pour leur pays, les dirigeants devraient peut-être commencer par leur montrer qu’ils sont prêts à les laisser y vivre dignement.
Laurent