Pour cette 41e édition, le FIFF de Namur proposait pour la première fois des parcours découverte, une autre manière de traverser le festival en suivant plusieurs films autour d’une même thématique.
À Radio Solidarité, notre choix s’est assez naturellement porté sur « Ce qui fait société ».
Parce que cette question nous ressemble. Parce qu’elle traverse aussi ce que nous essayons de faire chaque jour derrière nos micros : regarder celles et ceux qui nous entourent, écouter leurs histoires, leurs différences, leurs difficultés et essayer de comprendre ce qui nous permet encore de vivre ensemble.
Radio Solidarité a donc suivi pour vous les six films du parcours :
1. 15/18, de Cédric Kahn
2. Du fioul dans les artères, de Pierre Le Gall
3. Sanguine, de Marion Le Corroller
4. Si tu penses bien, de Géraldine Nakache
5. Un détour par Diane, d’Ann Sirot et Raphaël Balboni
6. Un peu avant minuit, de Nicolas Pariser
Six fictions. Six histoires qui, au premier regard, semblent parfois très éloignées les unes des autres.
Et pourtant.
On y parle de jeunesse et de santé mentale, d’amour et de frontières, de travail et de pression, d’épuisement, d’emprise, de religion, de violences faites aux femmes, de viol, de consentement, de machisme, de culpabilité et de remise en question.
Finalement, on y parle de nous.
1. 15/18 — À quinze ans, on peut déjà porter une vie très lourde

Avec 15/18, Cédric Kahn nous plonge dans une aile psychiatrique pour adolescents.
Ils ont entre quinze et dix-huit ans.
Une jeune fille y est admise avec un passé déjà lourdement chargé. Autour d’elle, une quinzaine d’autres jeunes dont beaucoup portent eux aussi des histoires difficiles.
Et très vite, derrière l’institution psychiatrique, ce sont simplement des adolescents que nous découvrons.
Ça parle d’amour.
De déchirures.
De mal-être.
De projets.
De rendez-vous manqués, mais parfois réussis aussi.
Et ça parle également de consentement lorsqu’il n’a pas été donné.
Même si 15/18 est une fiction, le jeu des jeunes acteurs rend ces vies et ces blessures particulièrement crédibles.
Pourquoi cela fait société ?
Parce qu’à quinze ans, on peut déjà avoir beaucoup trop vécu.
Nous parlons énormément de la jeunesse. Nous lui demandons de construire son avenir, de respecter les règles, de devenir responsable.
Mais savons-nous encore reconnaître sa souffrance ?
Un adolescent qui va mal n’est pas simplement un adolescent « difficile ».
Derrière une colère, un silence, un refus, un comportement qui dérange, il peut y avoir une histoire que nous ignorons.
Et lorsqu’il est question de consentement, nous touchons également à quelque chose que toute société devrait transmettre très tôt : aimer ou désirer quelqu’un ne donnera jamais un droit sur son corps.
Faire société, c’est aussi prendre au sérieux la parole et la souffrance de ceux qui n’ont que quinze, seize ou dix-sept ans.
2. Du fioul dans les artères — L’amour ne connaît peut-être pas de frontières. La société, si.

Du fioul dans les artères de Pierre Le Gall est une histoire d’amour.
Mais pas seulement.
C’est l’histoire d’un amour entre deux hommes qui doit trouver sa place au milieu du travail, de la pression, des réalités quotidiennes et des frontières qui viennent s’immiscer entre deux êtres.
On aime dire que l’amour n’a pas de frontières.
C’est une jolie phrase.
Dans la réalité, les frontières existent encore.
Elles peuvent être géographiques, administratives, professionnelles, familiales ou simplement se trouver dans le regard des autres.
Pourquoi cela fait société ?
Parce que la liberté d’aimer ne devrait pas dépendre de l’endroit où l’on est né, de son travail, de son milieu ou du regard posé sur son couple.
Lorsque certains doivent encore réfléchir à ce qu’ils peuvent montrer, dire ou simplement vivre alors que d’autres ne se posent jamais la question, nous ne sommes plus seulement devant une histoire d’amour.
Nous sommes devant une question de société.
Pourquoi certains amours doivent-ils encore être plus courageux que d’autres pour simplement pouvoir exister ?
3. Sanguine — Combien de temps peut-on tenir avant de craquer ?

Avec Sanguine de Marion Le Corroller, il serait facile de ne retenir que la violence.
Mais ce serait oublier tout ce qui arrive avant.
Le stress.
La pression.
La fatigue.
L’accumulation.
Les choses que l’on garde pour soi.
Les journées où l’on continue parce qu’il faut continuer.
Et puis cette limite que l’on repousse encore un peu.
Jusqu’au moment où le corps ou l’esprit dit stop.
Jusqu’au burn-out.
Et parfois jusqu’à la violence.
Pourquoi cela fait société ?
Parce que notre société valorise énormément ceux qui tiennent.
Il faut travailler.
Être performant.
Être disponible.
Encaisser.
Continuer.
Ne surtout pas montrer que quelque chose ne va plus.
Mais combien de fois demandons-nous réellement à quelqu’un : « Est-ce que tu tiens encore ? »
Comprendre ce qui peut conduire une personne à l’effondrement n’est pas excuser la violence.
C’est essayer de regarder ce qui s’est passé avant.
Et une société qui attend qu’une personne s’effondre avant de reconnaître sa souffrance intervient peut-être déjà trop tard.
4. Si tu penses bien — Quand l’amour devient emprise

Avec Si tu penses bien, Géraldine Nakache nous plonge dans une violence qui ne se voit pas forcément.
Pas de coups nécessaires pour enfermer quelqu’un.
Il y a Jacques. Et il y a Gil, son épouse.
Peu à peu, Jacques manipule, impose, contrôle. Il installe une domination qui enferme psychologiquement Gil et finit par modifier sa perception des choses, des autres et d’elle-même.
C’est probablement ce qui rend le film aussi dérangeant : l’emprise ne s’installe pas nécessairement brutalement.
Elle avance par petites touches.
Elle isole. Elle fragilise. Elle fait douter.
Et lorsque la personne parvient enfin à partir, tout n’est pas terminé pour autant.
Le film montre avec beaucoup de justesse cette période particulièrement fragile qui suit une séparation. Jacques connaît Gil, ses failles et ses sentiments. Il sait comment revenir, comment la faire douter et comment tenter de reprendre cette place qu’elle essayait justement de lui retirer.
On pourrait regarder certaines de ses décisions et se demander : « Mais pourquoi retourne-t-elle vers lui ? »
C’est précisément là que Si tu penses bien devient particulièrement intéressant.
Parce qu’il nous oblige à changer la question.
Pourquoi cela fait société ?
L’emprise conjugale ne concerne pas seulement deux personnes enfermées dans leur couple.
Elle interroge aussi notre capacité collective à reconnaître une violence lorsqu’elle n’est pas visible.
Pourquoi reste-t-elle ?
Pourquoi revient-elle ?
Pourquoi ne part-elle pas définitivement ?
Ces questions peuvent sembler évidentes lorsqu’on regarde la situation de l’extérieur. Elles le sont beaucoup moins lorsque quelqu’un a été progressivement isolé, fragilisé et amené à douter de lui-même.
Le film montre également que quitter une relation sous emprise ne suffit pas toujours à en être libéré.
Il faut se reconstruire.
Retrouver confiance en soi.
Réapprendre à décider.
Et parfois être accompagné.
C’est aussi là que la société a une responsabilité : les proches, mais également la police, les travailleurs sociaux, les psychologues et toutes les institutions susceptibles de rencontrer une victime doivent être capables de comprendre ces mécanismes plutôt que de juger ses réactions.
C’est d’ailleurs l’une des forces du film : son regard sur l’emprise est suffisamment précis pour dépasser le cinéma. Il pourrait presque devenir un outil permettant d’en discuter, de la comprendre et de mieux la repérer.
Parce qu’avant de demander à une victime :
« Pourquoi es-tu retournée vers lui ? »
nous devrions peut-être commencer par nous demander :
« Qu’est-ce qui lui a permis de garder autant de pouvoir sur elle ? »
Faire société, c’est aussi cela : comprendre avant de juger et aider une personne à retrouver sa liberté lorsqu’une autre a réussi, petit à petit, à la lui enlever.
5. Un détour par Diane — « Pourquoi tu ne t’es pas défendue ? »

Un détour par Diane, d’Ann Sirot et Raphaël Balboni, nous confronte au viol, mais aussi à ce qui arrive après.
Et notamment au regard des proches.
Face au récit d’une victime, les questions peuvent surgir :
Pourquoi tu ne t’es pas défendue ?
Pourquoi tu n’as pas crié ?
Pourquoi tu n’es pas partie ?
Pourquoi tu n’as rien dit ?
Pour celui qui pose ces questions, elles peuvent sembler logiques.
Pour la personne qui a subi la violence, elles peuvent devenir une nouvelle épreuve.
Parce qu’elles déplacent insidieusement la question.
On ne demande plus seulement pourquoi quelqu’un a commis un viol.
On demande à la victime pourquoi elle n’a pas réussi à l’empêcher.
Pourquoi cela fait société ?
Parce que la manière dont nous accueillons la parole d’une victime dit énormément de nous.
La peur, la sidération, le traumatisme ne répondent pas à une procédure écrite à l’avance.
On peut imaginer ce que l’on aurait fait.
On peut affirmer que l’on aurait crié, frappé, fui.
Mais personne ne sait réellement comment il réagira lorsqu’il sera confronté à une violence.
Et pourtant, la victime peut finir par porter elle-même la honte et la culpabilité.
C’est peut-être là que nous avons collectivement quelque chose à changer.
La première question ne devrait jamais être :
« Pourquoi ne t’es-tu pas défendue ? »
Mais :
« Pourquoi quelqu’un t’a-t-il fait ça ? »
6. Un peu avant minuit — Peut-on juger aujourd’hui l’homme que l’on était hier ?
Un peu avant minuit de Nicolas Pariser est beaucoup plus calme.
Presque un road movie.
Léo donne cours à l’université. Il a une fille très engagée dans le féminisme.
Son père italien vient de mourir. Un père qu’il n’a pratiquement pas connu puisqu’il a grandi avec sa mère.
Cette disparition et les discussions avec sa fille vont pourtant l’obliger à regarder quelque chose d’autre : son propre passé et son comportement envers les femmes.
Il raconte notamment la relation de ses parents.
Son père aurait beaucoup aimé sa mère.
Pour elle, cette relation semble avoir représenté quelque chose de beaucoup plus passager, dont son meilleur souvenir reste finalement leur fils.
Et les réflexions de la fille de Léo commencent à faire leur chemin.
Pourquoi cela fait société ?
Parce qu’une question particulièrement dérangeante apparaît :
ce qui était considéré comme normal hier devient-il automatiquement excusable aujourd’hui ?
Le machisme a longtemps été profondément inscrit dans les normes sociales.
Certaines attitudes étaient acceptées, banalisées, parfois même reproduites par des femmes qui avaient grandi dans le même système.
Le constater permet de comprendre une époque.
Mais est-ce suffisant pour tout excuser ?
Et lorsque notre regard évolue, que faisons-nous de notre propre passé ?
Dire :
« C’était comme ça à l’époque » ?
Ou accepter de regarder ce que nous avons fait avec ce que nous savons aujourd’hui ?
Et s’il apparaît que nous avons blessé quelqu’un, une dernière question arrive :
peut-on réparer ?
Faire société, c’est peut-être aussi cela : accepter que les normes évoluent et être capable de se remettre soi-même en question.
Un peu avant minuit de Nicolas Pariser est beaucoup plus calme.

Presque un road movie.
Léo donne cours à l’université. Il a une fille très engagée dans le féminisme.
Son père italien vient de mourir. Un père qu’il n’a pratiquement pas connu puisqu’il a grandi avec sa mère.
Cette disparition et les discussions avec sa fille vont pourtant l’obliger à regarder quelque chose d’autre : son propre passé et son comportement envers les femmes.
Il raconte notamment la relation de ses parents.
Son père aurait beaucoup aimé sa mère.
Pour elle, cette relation semble avoir représenté quelque chose de beaucoup plus passager, dont son meilleur souvenir reste finalement leur fils.
Et les réflexions de la fille de Léo commencent à faire leur chemin.
Pourquoi cela fait société ?
Parce qu’une question particulièrement dérangeante apparaît :
ce qui était considéré comme normal hier devient-il automatiquement excusable aujourd’hui ?
Le machisme a longtemps été profondément inscrit dans les normes sociales.
Certaines attitudes étaient acceptées, banalisées, parfois même reproduites par des femmes qui avaient grandi dans le même système.
Le constater permet de comprendre une époque.
Mais est-ce suffisant pour tout excuser ?
Et lorsque notre regard évolue, que faisons-nous de notre propre passé ?
Dire :
« C’était comme ça à l’époque » ?
Ou accepter de regarder ce que nous avons fait avec ce que nous savons aujourd’hui ?
Et s’il apparaît que nous avons blessé quelqu’un, une dernière question arrive :
peut-on réparer ?
Faire société, c’est peut-être aussi cela : accepter que les normes évoluent et être capable de se remettre soi-même en question.
Six films et finalement une question : qu’est-ce qui fait société ?
Au départ, nous avions six films.
À l’arrivée, nous avons surtout beaucoup de questions.
Et c’est probablement la réussite de ce parcours imaginé par le FIFF.
Parce que « Ce qui fait société » n’est pas une réponse.
C’est une interrogation permanente.
Que faisons-nous de la souffrance d’un adolescent ?
Pourquoi certains doivent-ils encore se battre pour vivre leur amour ?
Combien de pression pouvons-nous imposer à quelqu’un avant qu’il ne s’effondre ?
Savons-nous reconnaître une emprise lorsqu’elle ne laisse pas de bleu sur le corps ?
Pourquoi demandons-nous encore parfois à une victime pourquoi elle ne s’est pas défendue ?
Et sommes-nous capables de regarder nos propres comportements lorsque la société évolue et nous oblige à les reconsidérer ?
Voilà ce que ces six films ont finalement en commun.
Ils parlent de l’individu, mais nous ramènent constamment au collectif.
Parce qu’aucune de ces histoires ne se déroule dans le vide.
Autour de chaque personnage, il y a une famille, des collègues, des institutions, des proches, des normes, des lois, des traditions, des regards.
Il y a une société.
Et cette société, ce n’est pas quelque chose d’abstrait.
C’est nous.
Ce sont nos réactions.
Nos silences.
Nos jugements.
Nos solidarités.
Notre capacité à écouter quelqu’un dont nous ne comprenons pas immédiatement le comportement.
Notre capacité à accepter qu’un autre aime différemment.
À entendre la souffrance avant qu’elle explose.
À croire une parole sans immédiatement chercher ce que la victime aurait pu faire autrement.
À reconnaître aussi que certaines choses que nous trouvions normales hier ne le sont peut-être plus aujourd’hui.
Le FIFF présentait ce parcours comme une manière, par le cinéma, de regarder le monde, de le questionner et parfois de le bousculer.
Après ces six films, nous ajouterions peut-être simplement ceci :
faire société, ce n’est pas être tous pareils.
C’est réussir à faire une place à nos différences, à nos fragilités, à nos histoires et parfois à nos blessures.
C’est regarder l’autre avant de le juger.
C’est accepter de nous remettre en question.
Et surtout, c’est ne jamais oublier qu’une société se mesure aussi à la place qu’elle laisse à celles et ceux qui ont le plus de mal à y trouver la leur.
Six films nous auront permis d’y réfléchir.
Les lumières se rallument.
Le festival se termine.
La question, elle, reste.
Radio Solidarité — La voix qui unit les paroles libres.