On nous répète depuis l’enfance qu’il suffit de travailler pour réussir. Que chacun aurait sa chance. Que les efforts finissent toujours par payer. Mais que vaut cette belle promesse lorsqu’on grandit dans la pauvreté, qu’on tombe malade ou qu’on doit choisir entre manger et étudier ? Au Théâtre royal de Namur, le Réseau wallon de lutte contre la pauvreté (RWLP) a décidé de poser la question autrement. Et surtout de laisser répondre celles et ceux qui vivent les inégalités. Radio Solidarité était présente pour retransmettre cette rencontre en direct.
Le Théâtre royal de Namur est bien rempli en cette matinée du 15 octobre. Près de 600 personnes ont pris place dans les fauteuils rouges, jusque dans les balcons. Beaucoup de jeunes, des étudiants, des militants associatifs, des personnes venues écouter et d’autres venues raconter.
Sur scène, pas de décor compliqué. Des chaises, des pancartes, des échelles de fortune. Et ces mots inscrits sur les tee-shirts des militants : « Démontons la méritocratie ».
Les échelles sont là pour une raison. On nous demande tous de grimper, mais certains commencent déjà plusieurs étages plus haut. D’autres n’ont même pas accès au premier barreau.
Pendant près de trois heures, les témoignages vont se succéder. Parfois avec humour, souvent avec colère. Quelques paroles sont difficiles à entendre. Parce qu’elles racontent des vies qu’on préfère trop souvent réduire à des statistiques.
« Si on veut, on peut » : vraiment ?
La rencontre commence par une intervention vidéo de la philosophe Chantal Jaquet, qui travaille notamment sur les inégalités sociales et les parcours de vie.
Elle attaque directement cette idée selon laquelle chacun serait responsable de sa réussite ou de son échec.
« Ce système de méritocratie est tout à fait avantageux pour des politiques conservatrices qui veulent justifier l’ordre établi. »
Car si celui qui réussit mérite sa réussite, celui qui échoue devient automatiquement responsable de son sort.
Plus besoin alors de parler des inégalités de départ, des discriminations, de l’héritage familial ou de l’accès aux droits.
Il suffirait de faire davantage d’efforts.
Une formule bien pratique. Surtout pour ceux qui n’ont jamais manqué de rien.
« Tu es une femme, tu pars avec un handicap. Tu es noire, tu pars avec un autre handicap. »
Lynn prend la parole.
Elle raconte une phrase prononcée par son père lorsqu’elle avait cinq ans. Une phrase qu’elle n’a jamais oubliée.
« Être une femme noire signifie que tu travailleras quatre fois plus pour obtenir ce que les autres obtiennent simplement en existant. »
Elle raconte l’histoire de ses parents, les difficultés de leur arrivée en Belgique, les blessures familiales, les violences. Puis son propre parcours.
Après avoir quitté le domicile familial, elle a connu la rue. Aujourd’hui, elle poursuit des études pour devenir éducatrice spécialisée.
Elle connaît ses droits. Et elle sait que cette connaissance lui a permis de franchir des obstacles que d’autres n’arrivent pas à surmonter.
Mais elle refuse que son parcours serve à raconter une jolie histoire de réussite individuelle.
Car derrière chaque personne qui parvient à s’en sortir, combien restent sur le bord du chemin ?
Elle pose une question simple : comment défendre ses droits quand on ignore jusqu’à leur existence ?
Et elle termine par un appel à la mobilisation collective.
« Si nous sommes assez pour faire fonctionner cette société, nous sommes aussi assez pour la détruire. »
Une phrase dure, volontairement provocatrice, qui résume la colère exprimée dans une partie de la salle : ceux qui font fonctionner la société ont aussi le pouvoir de refuser les règles qu’on leur impose.
« Mon enfant apprend les inégalités avant même d’apprendre à lire »
Mandy, elle, ne parle pas de grandes théories.
Elle parle des chaussures, des cartables, des repas à l’école.
De ces enfants qui arrivent avec de belles bottes fourrées pendant que d’autres traversent l’hiver avec leurs bottes en caoutchouc. De ceux qui ont un beau sac de sport quand d’autres transportent leurs affaires dans un sac plastique.
Ce sont de petites différences, dira-t-on.
Sauf qu’elles commencent très tôt. Et qu’elles ne disparaissent pas à la sortie de l’école.
« La méritocratie, c’est mon enfant qui apprend déjà que ses possibilités dépendent du portefeuille de ses parents, avant même d’apprendre à lire. »
Dans la salle, beaucoup peuvent reconnaître ces situations.
La pauvreté, ce n’est pas uniquement le compte bancaire à découvert. C’est aussi cette différence qui s’installe entre les enfants, parfois avant même qu’ils comprennent ce qu’elle signifie.
« On ne sacrifie pas une génération pour équilibrer des comptes »
Puis les jeunes prennent le micro.
Des étudiantes de l’IATA de Namur dénoncent les classes surchargées, les bâtiments vieillissants, le manque de matériel et les conséquences des réformes de l’enseignement.
Elles racontent ces classes de 26, parfois 30 élèves. Les enseignants contraints de jongler entre les matières. Les choix d’orientation qu’il faut déjà poser à 13 ou 14 ans.
Loïc, ancien élève de l’enseignement qualifiant, prend ensuite la parole avec un texte écrit pour la mobilisation.
« Ils parlent de réforme. Nous, nous parlons de vie. Ils parlent de budget. Nous, on parle d’avenir. »
Il refuse qu’on traite l’enseignement qualifiant comme une filière de seconde zone.
Il raconte aussi les difficultés rencontrées pour poursuivre une septième année de formation, le manque de moyens et les parcours compliqués imposés aux élèves.
Et cette phrase, qui pourrait être affichée devant chaque ministère de l’Enseignement :
« On ne sacrifie pas une génération pour équilibrer des comptes. »
Un autre étudiant évoque le coût des études supérieures et la nécessité, pour beaucoup de jeunes, de travailler afin de financer leur formation.
Il dénonce une société dans laquelle certains doivent choisir entre réussir leurs études et payer leurs dépenses quotidiennes.
La jeunesse n’est pas venue demander qu’on lui fasse une faveur. Elle réclame qu’on lui permette d’étudier.
Et surtout, elle demande qu’on cesse de décider de son avenir sans l’écouter.
« J’ai travaillé debout toute ma vie. Je n’ai pas choisi d’être malade. »
Brigitte était repasseuse.
Un métier qui oblige à rester debout pendant de longues heures.
Puis son cœur a lâché. Une opération à cœur ouvert, une longue hospitalisation, la revalidation. Impossible de reprendre le travail comme avant.
Elle connaît les regards et les jugements portés sur les malades de longue durée.
Les mots « assistés », « profiteurs », « fainéants ».
Elle sait ce qu’ils font à ceux qui les reçoivent.
« Moi, j’ai bossé debout toute une partie de ma vie, je n’enlève le pain de la bouche de personne et je n’ai pas choisi d’être malade. »
Brigitte voudrait pouvoir travailler. Retrouver aussi la vie sociale qui accompagne le travail.
Mais son corps ne le lui permet pas.
Pourquoi devrait-elle se justifier en permanence ?
« Être soigné et vivre dignement, ça ne se mérite pas, c’est un droit pour tout le monde. »
Quelques mots qui remettent les choses à leur place.
La maladie n’est pas une faute. Et la protection sociale n’est pas une récompense réservée à ceux qui ont eu la chance de rester en bonne santé.
Une dette de 59 euros qui devient 1 700 euros
Jérémy raconte une autre mécanique de la pauvreté.
Il a grandi dans une famille de cinq enfants, élevée par une mère seule. Les factures, les dettes, le frigo parfois vide. Très jeune, il a essayé de se débrouiller sans demander davantage à sa mère.
Aujourd’hui, il travaille au Réseau wallon de lutte contre la pauvreté.
Mais son passé financier continue de le poursuivre.
À 19 ans, il avait une dette téléphonique de 59 euros.
Onze ans plus tard, selon son témoignage, cette dette avait atteint environ 1 700 euros, entre intérêts et frais de procédure.
« C’est le serpent qui se mord la queue. »
Il travaille, il rembourse, il essaie de remettre ses comptes en ordre. Mais les frais s’accumulent.
Son histoire pose une question que l’on entend rarement dans les discours sur la responsabilité individuelle.
Comment demander à quelqu’un de sortir de la pauvreté lorsque les mécanismes de recouvrement peuvent aggraver sa situation ?
« J’ai tout reçu » : quand un homme favorisé démonte lui-même le mythe du mérite
C’est l’une des interventions les plus inattendues de la matinée.
Luc Pire, entrepreneur et fondateur des éditions qui portent son nom, vient parler de ses privilèges.
Pas pour les nier. Pour les reconnaître.
Il raconte la confiance reçue dès l’enfance, une famille habituée à entreprendre, les bonnes écoles, les réseaux, les relations, les codes sociaux.
Il explique aussi ce que signifie pouvoir échouer sans tout perdre.
Faire une mauvaise affaire, recommencer, bénéficier encore de son entourage et de son patrimoine.
Pour quelqu’un qui vit dans la précarité, un échec peut provoquer une catastrophe. Pour quelqu’un qui dispose de ressources importantes, il peut n’être qu’un contretemps.
« Le mérite, je n’y crois pas du tout. J’ai tout reçu et mille fois plus que d’autres. »
Luc Pire critique ensuite les orientations fiscales et sociales du gouvernement Arizona, notamment les avantages dont peuvent bénéficier les patrimoines les plus importants.
Il appelle à un rééquilibrage fiscal.
Son intervention dérange une idée solidement installée : celle du riche qui aurait forcément davantage travaillé que les autres pour obtenir ce qu’il possède.
Il reconnaît qu’une partie de sa réussite repose sur ce qu’il a reçu avant même de commencer.
Et lorsqu’une personne favorisée le dit elle-même, difficile de continuer à prétendre que tout le monde part du même endroit.
« La santé est un droit, pas un privilège pour ceux qui peuvent payer »
Yvette a traversé plusieurs cancers.
Le cancer du sein, une rechute, puis d’autres cancers. Les traitements, les déplacements, les médicaments, les consultations.
Elle raconte la fatigue, les frais et cette inquiétude permanente : pourra-t-elle payer ses soins ?
Quand on est malade, on devrait pouvoir consacrer son énergie à se soigner.
Yvette doit aussi calculer le prix des déplacements, chercher un transport, organiser les rendez-vous en fonction de ses moyens.
« C’est une énergie permanente qu’on passe à calculer au lieu de juste se soigner. »
Elle dénonce les différences d’accès aux soins entre ceux qui peuvent payer des suppléments et ceux qui doivent attendre.
Jonathan, lui, s’inquiète de l’hypothèse d’une franchise annuelle de 500 euros sur les soins de santé, évoquée dans les débats politiques. Cette mesure n’était pas décidée au moment de la rencontre.
Il explique qu’il vit déjà avec un budget très serré. Pour préserver sa santé, il pratique notamment la natation et la musique.
Si ses dépenses médicales augmentent, ce sont ces activités qu’il risque de devoir abandonner.
Une économie sur le papier. Mais quelles conséquences dans la vie quotidienne ?
Les militants du RWLP demandent que les politiques de prévention tiennent compte des conditions de vie réelles : logement, alimentation, revenus, proximité des médecins et accès aux soins.
Dire aux gens de manger sainement ne suffit pas quand ils n’ont pas les moyens de remplir leur frigo.
« De l’argent, il y en a. Alors pourquoi toujours le prendre aux mêmes ? »
Cette question revient plusieurs fois pendant la matinée.
Les militants dénoncent les politiques d’austérité et demandent une autre répartition des richesses.
Alain résume le travail mené avec d’autres militants sur les finances publiques, la fiscalité et les choix budgétaires.
« L’austérité est un choix qui produit de la pauvreté. »
Le propos est politique, assumé.
Le RWLP conteste l’idée selon laquelle la réduction des dépenses sociales serait la seule réponse possible aux difficultés budgétaires.
Il réclame une fiscalité plus juste et des moyens suffisants pour les services publics.
Parce que derrière les budgets, il y a les écoles, les hôpitaux, les logements et les personnes qui en dépendent.
Et cette question : pourquoi les efforts demandés ne sont-ils pas répartis de la même manière ?