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Résister n’est pas un souvenir » : à ManiFiesta, de l’antifascisme à Cuba, deux heures de paroles qui refusent de se taire

Deux heures de direct à ManiFiesta, deux combats et un même fil rouge : la résistance. Radio Solidarité a ouvert ses micros à celles et ceux qui luttent contre la montée de l’extrême droite et font vivre la mémoire antifasciste, avant de tourner le regard vers Cuba, son peuple, ses difficultés et sa solidarité. Entre mémoire, engagement, antifascisme, blocus et résistance cubaine, des paroles fortes pour rappeler que résister n’appartient pas seulement à l’Histoire : c’est aussi un combat d’aujourd’hui.

Radio Solidarité

Sous la pluie d’Ostende, ce dimanche à ManiFiesta, Radio Solidarité avait installé ses micros pour son deuxième direct du week-end. Deux heures d’antenne, deux grands sujets qui pourraient sembler éloignés : la montée de l’extrême droite et la résistance antifasciste d’abord, Cuba et son peuple ensuite.

Et pourtant, au fil des témoignages, des souvenirs et des échanges, un même mot s’est imposé : résister.

Résister lorsque l’histoire semble vouloir bégayer. Résister lorsque des discours que l’on croyait relégués aux pages les plus sombres de nos livres reviennent dans le débat public. Résister aussi lorsqu’un pays traverse les pénuries, les coupures d’électricité et l’isolement économique.

À ManiFiesta, ce dimanche, la résistance n’était pas un slogan. Elle avait des visages, des histoires et surtout des voix.

ManiFiesta : la solidarité comme point de départ

Avant d’entrer dans le premier grand débat de l’après-midi, Radio Solidarité a reçu un représentant de Médecine pour le Peuple, organisation à l’origine de ManiFiesta avec d’autres acteurs il y a seize ans.

Le festival repose largement sur l’engagement de près de deux mille bénévoles sur l’ensemble du week-end. Un choix qui permet notamment de maintenir un événement populaire et accessible.

Mais ManiFiesta veut aussi être un lieu où l’on se rencontre.

Des Flamands, des Wallons, des Bruxellois, des militants, des familles, des travailleurs, des patients des maisons médicales, des jeunes, des moins jeunes…

Une Belgique qui ne se contente pas de cohabiter, mais qui se parle.

Et une phrase résume peut-être mieux que toutes les autres cet esprit :

« Engagez-vous, c’est bon pour la santé. »

Un conseil de médecin, certes, mais surtout une invitation à ne pas rester spectateur.

Quand la colère devient le carburant de l’extrême droite

Très rapidement, la discussion se déplace vers l’extrême droite.

Une question est posée au micro de Radio Solidarité : toutes les personnes qui votent pour l’extrême droite sont-elles elles-mêmes d’extrême droite ?

La réponse est beaucoup moins simple qu’un oui ou qu’un non.

Dans les quartiers populaires, explique notre invité de Médecine pour le Peuple, certains électeurs du Vlaams Belang ne sont pas nécessairement des militants convaincus de l’idéologie d’extrême droite.

Ils sont parfois simplement en colère.

Colère face au logement devenu inaccessible. Colère face aux difficultés dans les soins de santé. Colère face au travail qui se dégrade. Colère face à l’impression que plus personne ne les écoute.

Et lorsque des problèmes complexes rencontrent des réponses extrêmement simples, le terrain devient dangereux.

Le mécanisme est connu : désigner un responsable.

Le migrant. L’étranger. Celui qui serait arrivé après vous et aurait pourtant obtenu davantage.

Face à cela, l’une des réponses évoquées pendant l’émission est presque banale : remettre les gens ensemble autour de leurs intérêts communs.

Dans un immeuble de logements sociaux à Anvers, habitants d’origine étrangère et habitants flamands se sont par exemple mobilisés ensemble pour obtenir un endroit où ranger leurs vélos.

Une petite bataille.

Mais derrière elle, une idée beaucoup plus grande : lorsque les gens se rencontrent et découvrent qu’ils ont les mêmes problèmes, il devient plus difficile de les dresser les uns contre les autres.

Une famille marquée par la Résistance

Le débat prend ensuite une autre dimension avec Yann, membre de la Coalition du 8 mai et descendant d’une famille de résistants gantois.

Son grand-père, les deux frères de celui-ci et son grand-oncle Gabriel Porton étaient engagés dans la Résistance.

Gabriel Porton disparaîtra après son incarcération à Breendonk puis à Berlin. Deux frères de son grand-père seront tués dans leur ferme alors qu’ils cachaient des réfugiés juifs.

Ce n’est soudainement plus seulement l’Histoire avec un grand H.

C’est une histoire familiale.

Une histoire transmise de génération en génération.

Et lorsque Yann regarde aujourd’hui la progression de l’extrême droite en Europe, cette mémoire ne l’incite pas à reculer.

Au contraire.

« Ça me renforce dans mon engagement pour la lutte contre le fascisme et l’extrême droite. Je n’ai pas peur d’eux. »

Son message est clair : le passé doit continuer à être enseigné.

Parce que les mécanismes qui permettent à l’extrême droite de prospérer ne sont pas nécessairement aussi éloignés de ceux du passé qu’on aimerait le croire.

« Apprenez votre histoire »

Au moment de lui demander son message solidaire, Yann choisit de parler directement aux jeunes.

« Apprenez votre histoire. »

Puis il rappelle le triangle rouge porté dans les camps nazis par de nombreux prisonniers politiques, résistants, syndicalistes, socialistes et communistes.

Aujourd’hui encore, il porte ce triangle rouge sur son cœur.

Non pas pour vivre dans le passé.

Mais précisément pour regarder le présent.

« Soyez fiers et défendez vos droits, vos droits de concitoyens et vos droits de libre pensée. »

Une phrase qui prend une force particulière lorsque l’on entend, quelques minutes plus tard, François Ballestero.

Ancien syndicaliste, quarante années de syndicalisme derrière lui et désormais écrivain, il refuse lui aussi que la résistance soit réduite aux commémorations.

Pour lui, résister aujourd’hui est « une nécessité démocratique ».

La formule mérite qu’on s’y arrête.

Car rendre hommage aux résistants morts face au fascisme n’a de sens que si nous sommes également capables de reconnaître les menaces qui pèsent sur les libertés lorsqu’elles apparaissent dans notre propre époque.

La résistance ne consiste pas seulement à défendre ce que nous avons

François Ballestero apporte aussi son expérience syndicale au débat.

Résister, explique-t-il, ne signifie pas uniquement protéger les droits existants.

Il faut aussi en conquérir de nouveaux.

Le monde change. Le travail change. Les technologies changent.

L’intelligence artificielle, par exemple, pourrait profondément bouleverser de nombreux métiers.

Le mouvement social ne peut donc pas uniquement regarder derrière lui.

Il doit anticiper.

Organiser.

Revendiquer.

Construire des rapports de force.

Cette réflexion traverse également son roman Nelson et les Sentinelles, publié aux éditions Couleur Livre. Une fiction dans laquelle la société civile s’organise face à la montée de l’extrême droite.

Une fiction, certes.

Mais nourrie de quarante années de terrain syndical.

Puis le studio regarde vers Cuba

Après une heure consacrée à l’extrême droite, au fascisme, à la mémoire et à la résistance, changement de décor.

Direction les Caraïbes.

Mais pas le Cuba des cartes postales.

Pas uniquement les vieilles voitures, les cigares, le rhum, les palmiers ou la salsa.

Avec Aymara Polanco, membre de la direction de Cubanismo, et Laine, qui suit Cuba et son peuple depuis plus de trente ans, Radio Solidarité a voulu regarder derrière l’image touristique.

Aymara le rappelle immédiatement : Cuba, c’est aussi une longue tradition de solidarité internationale.

Lors de la pandémie de Covid, des médecins cubains sont notamment partis renforcer des équipes médicales à l’étranger.

Pour elle, cette solidarité fait partie de l’identité cubaine.

Même lorsque Cuba manque lui-même de moyens.

« Il tient le coup »

Laine raconte sa première visite à Cuba en 1991.

Le pays vient alors de perdre une grande partie de ses échanges commerciaux après l’effondrement de l’Union soviétique.

Depuis, elle y est retournée de nombreuses fois.

Ce qui l’a marquée n’est pas seulement un paysage.

C’est un peuple.

Un peuple qui discute, débat, critique, s’organise dans les quartiers, les syndicats, les organisations de femmes ou de jeunesse.

Et aujourd’hui, dit-elle, ce peuple est épuisé.

Mais il tient.

« Je ne comprends pas comment le peuple humain tient le coup, mais il tient le coup. »

Cette phrase raconte peut-être davantage la situation que beaucoup de statistiques.

Quand une coupure d’électricité signifie perdre son repas

Le témoignage devient particulièrement concret lorsqu’elle décrit le quotidien de certaines familles cubaines.

Faire la file pour acheter un poulet.

Réussir enfin à le ramener chez soi.

Puis voir l’électricité coupée.

Craindre que la viande ne soit perdue faute de réfrigération.

Et parfois ne même pas pouvoir la cuire parce qu’il n’y a ni électricité ni gaz.

Alors on cherche du bois.

On cuisine sur un feu.

Lors des fortes chaleurs, les coupures peuvent aussi transformer les nuits en épreuve. Des parents restent dehors avec leurs enfants pour chercher un peu d’air et ne dorment parfois que quelques heures.

« Ça fatigue. Ça fatigue. »

Deux mots.

Et derrière eux, tout un quotidien.

La discussion aborde longuement le blocus américain et les mesures économiques qui frappent Cuba. Nos invitées les présentent comme l’une des causes majeures de l’aggravation des pénuries et dénoncent particulièrement leur caractère extraterritorial.

Pour elles, la question dépasse désormais largement l’affrontement politique entre Washington et La Havane : ce sont les familles cubaines qui en paient le prix.

Une démocratie racontée depuis Cuba

L’émission s’est également intéressée à une question qui provoque immédiatement le débat lorsqu’on parle de Cuba : celle de la démocratie.

Aymara et Laine défendent une conception cubaine fondée sur la participation populaire, les consultations et l’implication des organisations de la société.

Elles décrivent un système dans lequel les propositions importantes peuvent être discutées à différents niveaux avant d’être soumises au vote.

On peut partager cette lecture, la contester ou vouloir la confronter à d’autres analyses.

Mais c’est précisément le rôle d’un média comme Radio Solidarité : laisser entendre une parole que l’on entend rarement dans les grands médias et permettre ensuite à chacun de se construire une opinion.

Donner la parole ne signifie pas demander à l’auditeur d’être d’accord.

Cela signifie lui donner matière à réfléchir.

« On partage ce qu’on a, pas ce qu’on a de trop »

Puis vient une phrase qui résonne particulièrement fort sur notre antenne.

En parlant de la conception cubaine de la solidarité, Laine résume :

« On partage ce qu’on a, pas ce qu’on a de trop. »

Voilà peut-être le point de rencontre entre les deux heures de cette émission.

La résistance antifasciste n’existe pas sans solidarité.

La résistance sociale n’existe pas sans solidarité.

Et la capacité d’un peuple à traverser les difficultés n’existe probablement pas très longtemps sans solidarité.

Aymara le dit autrement : malgré ses propres difficultés, Cuba continue de vouloir envoyer des médecins, des enseignants et de partager son expérience.

Pour elle, « la solidarité continue à couler dans les veines des Cubains ».

Deux heures. Deux résistances.

Lorsque les micros approchent de la fin du direct, le fil rouge devient évident.

Pendant la première heure, nous avons parlé de celles et ceux qui refusent de voir l’extrême droite progresser sans réagir.

Pendant la seconde, nous avons parlé d’un peuple qui, malgré les pénuries et les pressions extérieures décrites par nos invitées, continue de tenir.

Deux réalités différentes.

Deux histoires différentes.

Mais une même interrogation :

qu’est-ce que nous faisons lorsque nous considérons qu’une injustice devient inacceptable ?

Yann répond par la mémoire et l’engagement.

François par l’organisation collective et la conquête de nouveaux droits.

Aymara par la solidarité internationale.

Laine par cette idée toute simple : partager ce que l’on possède, et pas seulement ce dont on n’a plus besoin.

Résister, finalement, c’est refuser de devenir spectateur

Pendant deux heures à ManiFiesta, nous n’avons pas cherché à donner une leçon.

Nous avons ouvert les micros.

À un descendant de résistants.

À un ancien syndicaliste.

À celles qui défendent Cuba.

À des personnes qui ne regardent pas le monde depuis le même endroit mais qui partagent une conviction : on ne change rien en restant spectateur.

L’Histoire ne se transmet pas uniquement dans les livres.

Elle se transmet lorsque quelqu’un raconte pourquoi son grand-père a résisté.

La solidarité ne se résume pas à un joli mot.

Elle commence lorsque quelqu’un décide que le problème de son voisin est aussi un peu le sien.

Et la résistance n’appartient pas uniquement à celles et ceux dont les photographies sont aujourd’hui accrochées aux murs des musées.

Elle appartient aussi au présent.

À nous de décider ce que nous voulons en faire.