Des centaines de lumières dans la nuit, des enfants, des familles, des militants et des associations venus de toute la Wallonie. Le 15 octobre, la parade aux lanternes a clôturé une longue journée de mobilisation contre la pauvreté à Namur. Radio Solidarité a suivi son départ en direct vidéo pendant près d’une heure. Au milieu du cortège, Christine Mahy, secrétaire générale du Réseau wallon de lutte contre la pauvreté (RWLP), nous a livré son bilan de la journée et surtout sa vision des luttes à venir. Car derrière les lanternes, il y a une volonté : continuer à se battre ensemble pour une société plus juste.
Une dernière lumière après une journée de mobilisation
Il est presque 20 heures dans la cour de l’Asty-Moulin, à Saint-Servais, lorsque les participantes et participants se préparent à prendre la route.
Les chorales ont donné de la voix, les musiciens s’installent et les dernières lanternes rejoignent le cortège. Il y en a de toutes les formes : des poissons, des étoiles, des maisons, des cœurs, des soleils et d’autres créations parfois difficiles à identifier, mais toutes différentes.
Certaines sont petites, d’autres beaucoup plus imposantes.
Ces lanternes n’ont pas été achetées pour décorer une manifestation. Elles ont été fabriquées depuis le mois d’avril dans des ateliers réunissant des associations et des habitants.
Des mois de préparation pour quelques heures de lumière.
Radio Solidarité est sur place avec sa caméra pour partager le départ de la parade en direct sur YouTube et TikTok.
La fatigue commence à se faire sentir. Notre équipe est mobilisée depuis 10 heures du matin. Il y a eu les témoignages au Théâtre royal de Namur, la manifestation, puis notre émission spéciale sur la place d’Armes, où près de dix-huit personnes sont venues échanger autour des réalités sociales et du travail des associations.
Mais ce soir, l’ambiance est différente.
On entend les instruments, les conversations, les enfants impatients de partir. Le cortège s’organise et les premières lanternes s’engagent dans les rues.
La journée se termine en marchant ensemble.
Pourquoi des lanternes pour lutter contre la pauvreté ?
La symbolique est simple, mais elle mérite qu’on s’y attarde.
La lumière peut représenter celles et ceux que notre société laisse trop souvent dans l’ombre.
Les personnes qui vivent dans la pauvreté sont régulièrement réduites à des chiffres, à des dossiers administratifs ou à des catégories sociales. On parle des chômeurs, des bénéficiaires d’aides, des personnes malades, des familles précarisées.
Mais derrière ces mots, il y a des vies.
Des personnes qui travaillent et qui ne parviennent pas à payer toutes leurs factures. Des parents qui renoncent à certains besoins pour préserver leurs enfants. Des personnes qui n’osent plus demander de l’aide parce qu’elles ont trop souvent été jugées.
Porter une lanterne, c’est aussi une manière de refuser cette invisibilité.
Et puis il y a le collectif.
Une lanterne éclaire quelques pas. Lorsque des centaines de personnes marchent ensemble, c’est toute une rue qui s’illumine.
Cette image rejoint précisément ce que Christine Mahy nous expliquera quelques minutes plus tard : personne ne peut construire seul une société plus juste.
Une histoire qui remonte au 17 octobre 1987
La Journée mondiale du refus de la misère trouve son origine dans un rassemblement organisé le 17 octobre 1987, sur le parvis du Trocadéro à Paris.
À l’appel de Joseph Wresinski, fondateur d’ATD Quart Monde, des dizaines de milliers de personnes se réunissent pour rendre hommage aux victimes de la faim, de l’ignorance et de la violence.
Le message est politique autant qu’humain : la misère constitue une violation des droits fondamentaux et les personnes qui la subissent doivent être reconnues comme des citoyennes et citoyens à part entière.
En 1992, les Nations unies reconnaissent officiellement le 17 octobre comme Journée internationale pour l’élimination de la pauvreté.
Depuis, des mobilisations sont organisées dans de nombreux pays. Elles prennent des formes différentes selon les lieux et les associations.
En Wallonie, les parades aux lanternes sont devenues l’une des expressions collectives de ce refus de la misère.
Leur particularité réside aussi dans leur préparation. Les ateliers de fabrication permettent de réunir des personnes qui ne se rencontreraient pas nécessairement autrement.
La solidarité commence bien avant le départ du cortège.
« La force du collectif, elle donne des ailes après »
Nous retrouvons Christine Mahy au milieu de la parade.
Autour de nous, les lanternes avancent, les enfants marchent avec leurs familles et les musiciens accompagnent le cortège.
Après une journée particulièrement chargée, nous lui demandons comment elle vit cette dernière étape.
Sa réponse est immédiate :
« Elle se termine en douceur et en beauté. »
Christine Mahy regarde cette foule composée de personnes venues d’un peu partout en Wallonie.
Elle insiste sur le besoin de se retrouver après une journée pendant laquelle les revendications ont été exprimées avec force.
« La force du collectif à travers une démarche comme celle-là, elle donne des ailes après. Et elle apaise aussi dans une fin de journée où on a quand même beaucoup scandé ce qui ne va pas. »
Ce moment de détente n’efface pas les problèmes dénoncés depuis le matin. Il permet de reprendre des forces.
La parade prend alors tout son sens. Après avoir parlé des injustices, les personnes mobilisées se retrouvent simplement ensemble, dans la rue.
Une mobilisation qui rassemble bien au-delà des personnes directement touchées par la pauvreté
Lorsqu’on lui demande de dresser le bilan de la journée, Christine Mahy ne cache pas sa satisfaction.
« Le bilan de cette journée, je pense qu’il est excellent. »
Elle évoque la participation au théâtre, à la manifestation, aux activités et aux rencontres avec les associations.
Mais ce qui l’a particulièrement frappée, c’est la diversité des personnes présentes.
Beaucoup de jeunes ont participé à cette mobilisation : des élèves du secondaire, des étudiants de l’enseignement supérieur, de futurs assistants sociaux, éducateurs et enseignants.
Des jeunes qui commencent eux aussi à s’interroger sur leurs conditions d’existence et sur la société dans laquelle ils devront vivre.
Christine Mahy observe également un rapprochement entre des personnes qui ne partageaient pas nécessairement les mêmes combats auparavant.
« On sent un mouvement qui se crée de reliance entre des personnes qui peut-être avant défendaient des choses un peu différentes. »
Selon elle, les orientations politiques actuelles et les bouleversements internationaux amènent davantage de personnes à comprendre que leurs préoccupations se rejoignent.
Elle pose alors une question qui dépasse largement la seule lutte contre la pauvreté : quelle société voulons-nous construire, et dans quelles conditions souhaitons-nous vivre ensemble ?
« On ne peut pas sombrer dans la désespérance »
Christine Mahy ne prétend pas que cette mobilisation suffira à changer les décisions politiques.
Elle connaît les difficultés, les souffrances qui durent depuis des années et les conséquences des politiques qu’elle dénonce.
Elle reconnaît aussi que les transformations nécessaires ne se feront pas du jour au lendemain.
Mais elle refuse que ce constat conduise au découragement.
« On ne peut pas sombrer dans la désespérance. »
Pour elle, il faut au contraire amplifier les mobilisations et permettre aux différentes luttes de se rejoindre.
Elle insiste :
« Il faut tenir bon, parce qu’il faut construire l’horizon qui va tirer dans le bon sens. »
Cette conviction donne une autre lecture de la parade aux lanternes.
On ne marche pas pour célébrer une victoire qui n’existe pas encore. On marche aussi pour retrouver l’énergie de poursuivre un combat difficile.
Dès le 17 octobre, la mobilisation se poursuit à Eupen
La question vient naturellement : après Namur, quelle sera la suite ?
Christine Mahy annonce un rendez-vous dès le samedi 17 octobre, à Eupen, en Communauté germanophone.
Des associations germanophones y organisent, pour la première fois, un événement dans le cadre de la Journée mondiale du refus de la misère.
Une initiative importante à ses yeux, car elle rappelle que la pauvreté ne s’arrête pas aux frontières linguistiques.
Elle dénonce les politiques qui, selon elle, deviennent de plus en plus coercitives envers les personnes les plus fragiles, avec des sanctions et des restrictions de droits qui risquent d’aggraver leur situation.
Le programme annoncé à Eupen prévoit notamment une rencontre avec le gouvernement de la Communauté germanophone, une parade aux lanternes et un spectacle consacré à la pauvreté, suivi d’échanges.
Christine Mahy refuse cependant de considérer ces rendez-vous comme des événements isolés.
« Ce n’est pas des moments où c’est le point final de quelque chose. C’est des moments où on se redonne de la force tous ensemble pour continuer. »
Voilà sans doute l’une des phrases qui résume le mieux cette journée du 15 octobre.
Quatre jours de radio en décembre pour parler des inégalités et de la justice fiscale
Notre rencontre a également permis d’annoncer un nouveau rendez-vous entre le RWLP et Radio Solidarité.
En décembre, dans la période précédant Viva for Life, nous installerons à nouveau notre studio au sein du Réseau wallon de lutte contre la pauvreté.
Cette fois, quatre journées d’émissions en direct sont prévues.
L’objectif sera de prendre le temps d’aborder les questions sociales avec les personnes concernées, les associations et différents invités.
La méritocratie restera l’un des fils conducteurs de ces échanges.
Mais Christine Mahy annonce aussi un sujet central : la justice fiscale.
« Il est faux de dire qu’il n’y a pas d’argent, que l’État n’a plus d’argent. »
Pour la secrétaire générale du RWLP, la question est celle de la répartition des richesses et de la contribution de chacun au financement des services collectifs.
Elle interroge les choix politiques qui imposent des efforts aux personnes sans emploi, aux malades, aux pensionnés et aux travailleurs, tandis que les patrimoines les plus importants ne contribuent pas, selon elle, à la hauteur de leurs moyens.
Le logement, la santé, l’enseignement et la sécurité sociale feront également partie des discussions.
Christine Mahy pose une question qui pourrait résumer ces quatre jours de débats :
« Est-ce qu’on va vers une société qui légalise les inégalités ? Et est-ce qu’on veut une société qui, au contraire, combatte véritablement les inégalités ? »
Elle revient aussi sur le paradoxe des grandes opérations caritatives.
Sans remettre en cause l’aide qu’elles apportent aux associations, elle s’interroge sur le désengagement des pouvoirs publics qui oblige ces structures à rechercher des financements pour assurer des missions qui devraient bénéficier de moyens durables.
Les quatre journées de décembre permettront de discuter de ces contradictions, avec une attention particulière portée à la participation des jeunes.
« Ce n’est pas marcher avec les plus forts, c’est marcher avec tout le monde »
Avant de nous quitter, Christine Mahy revient sur les enfants et les jeunes présents dans la parade.
Elle les regarde comme les générations qui devront participer à la construction de la société de demain.
Mais elle refuse de leur transmettre simplement les problèmes actuels en leur demandant de se débrouiller.
Les générations plus âgées ont, elles aussi, une responsabilité.
Il faut défendre les acquis sociaux, renforcer les solidarités et prendre en compte les conséquences des bouleversements climatiques, qui touchent souvent en premier les populations les plus vulnérables.
Et elle résume sa pensée en quelques mots :
« Ce n’est pas marcher avec les plus forts, c’est marcher avec tout le monde. »
Cette phrase résonne particulièrement au milieu de la parade.
Quelques instants auparavant, dans le cortège, les participants veillaient justement à maintenir une allure permettant aux personnes qui avaient plus de difficultés à marcher de suivre le groupe.
Les enfants voulaient avancer plus vite. Il fallait parfois les ralentir.
Tout le monde devait pouvoir rester ensemble.
Une petite scène, presque banale, qui donne pourtant un sens très concret aux paroles de Christine Mahy.
Faire ensemble, et continuer
Au moment de remercier les associations, les bénévoles, les partenaires et les personnes qui ont rendu cette journée possible, Christine Mahy insiste sur la qualité des collaborations construites au fil du temps.
Elle remercie notamment les équipes du RWLP, Radio Solidarité, le Centre culturel de Namur, Prisme et les nombreux lieux qui ont accueilli les activités.
Mais elle rappelle surtout que les relations entre associations se construisent dans l’action.
« Quand on parle ensemble, oui, on se connaît, mais ce qu’il faut c’est faire ensemble. »
Et elle ajoute :
« Quand on concrétise quelque chose ensemble, là on apprend à se connaître dans la finesse, sur le fond, et on apprend à relier nos complémentarités. »
Pour Radio Solidarité, ces mots ont une résonance particulière.
Depuis plusieurs années, notre équipe accompagne les mobilisations du RWLP, installe ses studios sur le terrain et partage les témoignages des personnes concernées.
Cette collaboration permet de faire circuler des paroles qui ne trouvent pas toujours leur place dans les médias traditionnels.
La fatigue est bien présente lorsque nous terminons notre direct. Mais Christine Mahy a encore cette dernière expression, spontanée, qui résume l’état d’esprit de la soirée :
« La fatigue est au rendez-vous, mais bon Dieu, la niaque qu’on a retrouvée. »
Retrouvez toute la mobilisation du 15 octobre sur Radio Solidarité
Du Théâtre royal de Namur à la parade aux lanternes, en passant par la manifestation et notre émission spéciale avec les associations sur la place d’Armes, Radio Solidarité a accompagné cette journée de mobilisation contre la pauvreté.
Nous vous invitons à retrouver l’ensemble de nos articles, podcasts, photographies et vidéos consacrés au 15 octobre sur notre site.
Vous pourrez notamment revoir notre direct vidéo d’une heure au départ de la parade aux lanternes, avec l’intégralité de notre rencontre avec Christine Mahy.
Ces contenus permettent de retrouver les témoignages, les revendications et les rencontres qui ont rythmé cette journée.
Rendez-vous sur www.solidarite.tv pour découvrir nos reportages et réécouter les interventions.
À la fin du direct, nous avons laissé les images de la parade parler d’elles-mêmes. Les lanternes continuaient d’avancer dans les rues de Namur.
Quelques minutes auparavant, Christine Mahy nous avait rappelé ce qui comptait pour la suite : se retrouver, défendre les droits, transmettre aux jeunes et continuer à agir ensemble.
Le 15 octobre s’achevait.
À Eupen, deux jours plus tard, une autre mobilisation était déjà prévue. Et en décembre, les micros de Radio Solidarité retrouveront le RWLP pour quatre nouvelles journées de débats.
Les lanternes peuvent s’éteindre. Les revendications, elles, ne prennent pas de congé.