Il y a quelque chose qui me dérange sérieusement dans la manière dont on parle des jeunes aujourd’hui.
On leur répète qu’ils doivent travailler à l’école, faire des études, apprendre un métier, devenir autonomes, prendre leurs responsabilités.
Et puis, quand ils commencent à poser des questions sur leur avenir, quand ils descendent dans la rue parce qu’ils ne sont pas d’accord avec les décisions politiques, on leur reproche de faire du bruit.
On voudrait des jeunes responsables, mais surtout des jeunes qui ne contestent rien.
Depuis le début du mois d’octobre, des élèves et des étudiants se mobilisent en Belgique. À Liège, à Bruxelles et ailleurs. Ils protestent contre les économies dans l’enseignement, contre l’augmentation des frais d’inscription, contre des réformes qui risquent de rendre les études encore plus difficiles.
Et il faut quand même regarder les chiffres.
Le minerval dans l’enseignement supérieur francophone est passé de huit cent trente-cinq à mille cent nonante-quatre euros pour une grande partie des étudiants concernés.
Trois cent cinquante-neuf euros supplémentaires.
Pour certains, ce n’est peut-être pas grand-chose. Une dépense parmi d’autres.
Mais pour une famille qui compte chaque euro à la fin du mois, c’est énorme.
Et ce n’est que l’inscription.
Il faut encore payer les déplacements, les livres, le matériel, parfois un logement. Il faut manger aussi. Ça paraît idiot de devoir le rappeler, mais un étudiant, ça mange.
Alors, oui, il existe des aides, des bourses, des dispositifs sociaux. Heureusement. Mais tout le monde n’y a pas droit, et les dépenses ne disparaissent pas parce qu’une aide existe.
On nous explique depuis des années que l’enseignement est le meilleur moyen de sortir de la pauvreté.
D’accord.
Mais alors, pourquoi rend-on son accès plus coûteux ?
Pourquoi faut-il toujours demander davantage d’efforts à ceux qui n’ont pas encore commencé leur vie professionnelle ?
Et surtout, à quel moment a-t-on décidé qu’étudier devait devenir une épreuve financière pour les familles ?
Ces derniers jours, les images des manifestations ont beaucoup circulé.
Des affrontements avec la police. Des dégradations. Des arrestations.
Je ne vais pas défendre les violences ni prétendre qu’une voiture renversée fait avancer les revendications. Ce serait absurde.
Mais je refuse aussi qu’on résume tout un mouvement à ces images.
Parce que derrière les incidents, il y a des milliers de jeunes qui se posent des questions parfaitement légitimes.
Pourquoi leur école manque-t-elle de moyens ?
Pourquoi certains enseignants doivent-ils travailler dans des conditions de plus en plus compliquées ?
Pourquoi leur dit-on de faire des études alors qu’on augmente le prix pour y accéder ?
Et ces questions-là, elles méritent autre chose qu’un discours sur le maintien de l’ordre.
Je trouve d’ailleurs assez inquiétant qu’on parle parfois plus facilement des moyens policiers nécessaires pour encadrer une manifestation que des moyens nécessaires pour faire fonctionner correctement une école.
On sait trouver de l’argent quand une situation est considérée comme urgente.
Mais l’éducation, ce n’est pas urgent, peut-être ?
Ce qui me frappe aussi, c’est le regard que portent certains adultes sur cette jeunesse.
On entend régulièrement qu’elle ne veut plus travailler, qu’elle passe son temps sur son téléphone, qu’elle manque de respect, qu’elle ne connaît pas la valeur de l’effort.
Et quand cette même jeunesse s’intéresse à la politique, s’organise, manifeste, défend ses enseignants et refuse certaines décisions, ça ne va toujours pas.
Faudrait savoir !
Moi, je préfère voir des jeunes qui discutent, qui s’engueulent parfois, qui contestent, plutôt que des jeunes qui finissent par croire que leur avis ne compte pour rien.
Parce qu’il y a quelque chose de terrible dans le fait de grandir en ayant l’impression que tout est déjà décidé sans vous.
Les adultes décident des budgets.
Les responsables politiques décident des réformes.
Et les jeunes devront vivre avec les conséquences pendant des décennies.
On pourrait au moins prendre le temps de les écouter.
Pas simplement leur accorder quelques minutes de parole avant de retourner aux décisions déjà prises.
Les écouter pour de bon.
Il y a une autre question que je voudrais poser.
Est-ce qu’on veut encore d’un enseignement qui permette à un enfant d’ouvrier de devenir médecin, à une fille de famille modeste de devenir ingénieure, à un jeune dont les parents n’ont pas fait d’études d’aller à l’université ?
Ou est-ce qu’on accepte progressivement que les possibilités dépendent davantage du portefeuille des parents ?
Parce que c’est bien le risque.
On pourra toujours parler de mérite, de volonté, de travail personnel.
Mais il faut arrêter de faire comme si tout le monde partait avec les mêmes chances.
Quand un étudiant peut se consacrer entièrement à ses cours et qu’un autre doit travailler le soir ou le week-end pour payer ses dépenses, ils ne vivent pas les mêmes études.
Quand une famille peut payer un kot sans difficulté et qu’une autre doit calculer le prix de chaque trajet, ce n’est pas la même liberté.
Et quand on augmente les frais, ce sont les familles qui ont le moins de marge qui doivent faire les calculs les plus difficiles.
On appelle ça comment ?
L’égalité des chances ?
Je sais qu’on va me répondre que les finances publiques sont dans un état compliqué. Que les gouvernements doivent faire des choix. Que tout coûte de l’argent.
Je ne prétends pas qu’un budget se règle d’un claquement de doigts.
Mais justement, gouverner, c’est choisir.
Et un choix budgétaire, ce n’est jamais simplement une colonne de chiffres dans un tableau.
Derrière, il y a des personnes.
Il y a des parents qui se demandent comment payer les études de leurs enfants.
Il y a des enseignants qui voudraient simplement avoir les moyens de faire correctement leur métier.
Et il y a des jeunes qui commencent à se demander si les efforts qu’on leur demande leur permettront réellement de construire quelque chose.
Alors, plutôt que de leur faire la leçon, on ferait peut-être bien de se demander ce qu’on est en train de leur laisser.
Un logement de plus en plus difficile à payer.
Un monde du travail qui réclame de la flexibilité à tout-va.
Des services publics soumis aux économies.
Et maintenant, des études plus chères.
C’est ça, le contrat qu’on leur propose ?
Travaillez, étudiez, faites des efforts, et pour la suite, on verra bien ?
Je voudrais terminer par une chose.
On parle souvent des jeunes comme de l’avenir de notre société.
C’est une jolie formule. On l’entend dans tous les discours.
Mais les jeunes ne vivent pas dans l’avenir.
Ils vivent aujourd’hui.
Ils vont à l’école aujourd’hui. Ils doivent payer leurs études aujourd’hui. Ils cherchent leur place aujourd’hui.
Et ils ont le droit de ne pas être d’accord.
Ils ont même le droit de nous déranger avec leurs questions.
Parce qu’au fond, ce qui devrait nous inquiéter, ce n’est pas qu’une génération descende dans la rue pour défendre son avenir.
C’est qu’un jour, elle n’en voie même plus l’intérêt.
On demande aux jeunes de préparer l’avenir.
Mais nous, les adultes, les responsables politiques, les décideurs… quel avenir sommes-nous en train de leur préparer ?
Et surtout, quand ils nous demandent des comptes, pourquoi avons-nous tant de mal à leur répondre ?